Potagers : les pesticides résistent

Avec le retour des beaux jours, qui n’a pas envie de profiter d’un week-end pour retourner un bout de terre ? La France compte quelque 17 millions de jardiniers amateurs. Mais attention, nombre d’entre eux utilisent encore des produits phytosanitaires. Chaque année, ils déversent environ 5000 tonnes de pesticides. Des alternatives existent et se développent. Alors jardinons, oui, mais pas n’importe comment.

Dans les quartiers nord de Tours, une bonne trentaine de petites cabanes en bois longent le boulevard Daniel-Mayer. Ce jardin familial accueille des parcelles potagères louées pour environ 30 euros par an à des particuliers. Le règlement intérieur est très attentif à ce que plantent ces jardiniers du dimanche. Il stipule en effet que chacun doit cultiver au minimum sept variétés de légumes différentes. Mais,  surprise, aucun de ses articles ne fait mention de l’usage des engrais chimiques.

Surprenant, pas tant que cela en fait car les amateurs de potager sont encore nombreux à utiliser des produits phytosanitaires. Ainsi, Sylvie Potion, 49 ans, qui passe de nombreuses heures dans sa parcelle. En ce dimanche ensoleillé de mars, elle prépare la terre pour semer des pois. Interrogée, elle se montre sensible à la question des produits dangereux. « Je n’utilise aucun désherbant », affirme-t-elle. Mais elle ajoute : «  Enfin…  j’utilise quand même de l’antilimace. Et les engrais ne sont pas interdits. »

Sophie Potiron limite l’utilisation des pesticides dans son potager. Photo : Mathilde Errard.

A la Riche, de l’autre côté de la Loire, on ne dit pas autre chose. Jean-Marie Bonneau, président du jardin familial Germinal, reconnaît que « 98 % des locataires de jardins utilisent des engrais chimiques ». Il n’est d’ailleurs pas opposé à cette utilisation. « La terre est tellement pompée qu’il faudrait la laisser en jachère pendant un an pour qu’elle se régénère, explique-t-il. Donc les engrais sont plutôt utiles. »

Troisième jardin familial, celui de Cher Grammont Alouette, à Tours Sud, même constat. Gérard Remplière, le président, a conscience des dangers des produits phytosanitaires. Mais dans son hangar de tôle, parmi les sacs de terreau et les plants de salade, une étagère est pleine de bouteilles d’engrais en tout genre : bouillie bordelaise, désherbant pour les allées, soufre… Depuis sept ans, cet homme âgé de 80 ans vend des produits dit « naturels » aux particuliers, notamment ceux du jardin familial. Même s’il n’y croit pas vraiment. Il prend en exemple un insecticide « à base de savon noir », une recette à base d’huile végétale censée faire glisser les insectes des végétaux. La mention « à base de » peut tromper l’acheteur. « C’est juste pour faire vendre. Rien ne vaut le vrai savon noir pour faire disparaître les pucerons. »

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Dans le hangar, des étagères pleines d’engrais en tout genre. Photo : Corentin DIONET.

L’usage des pesticides est toujours d’actualité. Claude Bureaux, ancien maître jardinier au jardin des Plantes de Paris, se désole de les voir encore autorisés à la vente. « Certains contiennent du soufre, du ferramol (un antilimace, NDLR) ou du sulfate de fer (un antimousse, NDLR). Et cela pollue la microflore, la microfaune et les nappes phréatiques. » Et d’ajouter : « Ma génération (Claude Bureaux a la soixantaine, NDLR) a été une extraordinaire pollueuse. » Il parle de l’époque Round-up, ce produit phytosanitaire, vu comme la solution miracle dans les années soixante-dix, qui est aujourd’hui considéré comme très nocif pour la santé et la nature. Mais qui est toujours utilisé même si on parle de l’interdire aux particuliers.

Le profil type du « gros utilisateur » de produits chimiques, c’est un homme âgé de 55 ans, qui ne se fie qu’à sa propre expérience

Encore aujourd’hui, 5 % des produits phytosanitaires utilisés chaque année en France le sont par des particuliers. La Société d’horticulture de Touraine (Shot) forme les jardiniers amateurs. Tournée vers le zéro phyto, elle leur apprend comment trouver des alternatives. « Pour certaines personnes, il est difficile de se détacher de leurs habitudes », observe Maryse Friot, une des intervenantes. Elle estime que les mentalités évoluent progressivement, notamment chez les jeunes générations, plus sensibles aux problèmes environnementaux. Elles se tournent plus facilement vers le biologique.

Le problème, c’est que la majorité des jardiniers français sont des personnes âgées. La raison en est simple. « Avoir un potager demande du temps, fait simplement remarquer Jean-Marie Bonneau. Il faut l’entretenir toute l’année, le désherber. Pendant la pleine saison, il faut compter au moins deux heures de jardinage par jour. » Selon le rapport Phytoville, sociologie des usages des pesticides dans les jardins amateurs, rédigé en 2010 par les universitaires Denis Salles et Julia Barrault, on distingue un profil de « gros utilisateur » de produits chimiques : c’est un homme âgé de 55 ans qui ne se fie qu’à sa propre expérience. Et qui ne fait donc pas de recherches pour se renseigner sur les risques des pesticides.

Le zéro phyto « ne prend pas plus de temps »

Des alternatives existent pourtant et ce, depuis bien longtemps. Bernadette Durand, 67 ans, est penchée sur ses plants de fraise gariguette. « J’évite de mettre des cochonneries », dit-elle d’un ton ferme. Pour éviter d’utiliser des pesticides, elle a recourt à des astuces de grand-mère, ou plutôt de son père : « Il faisait du bio dans le temps. Il étalait les excréments des tinettes sur le potager », s’amuse-t-elle.

Tout est utile : des cendres de cheminée, du bicarbonate de soude ou encore des coquilles d’escargot écrasées qui gênent le passage de ces invertébrés. Bernadette dispose même des épluchures de bananes près de ses fleurs. « Utiliser des recettes biologiques ne prend pas plus de temps que de pulvériser du désherbant chimique, comme mon voisin par exemple », râle-t-elle en indiquant un potager actuellement en friche.

La plupart des jardiniers cultivent essentiellement pour leur consommation personnelle. Et ils veulent savoir ce qu’il y a dans leurs assiettes. Janette, 49 ans, vient d’acquérir un terrain de 250 mètres carrés. « Je cultive des légumes de qualité, revendique-t-elle. Pas comme ceux qu’on trouve dans les supermarchés. » Elle n’utilise donc aucun produit. Au grand dam de son voisin qui s’est plaint des doryphores qui venaient infester ses plantations. Certains n’hésitent pas à donner des conseils. C’est le cas de Jean-Marie Jault, 67 ans.

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Le potager reste aussi un lieu de détente et d’échange. Dans les jardins familiaux de Tours, il n’est pas rare de voir quelques abris transformés en terrasse. Les chaises longues et les parasols sortent dès que le soleil fait son apparition. « Il y a des querelles de jardinage, reconnaît Jean-Marie Jault. Mais il y a toujours du monde pour l’apéro. »

Corentin DIONET et Mathilde ERRARD

La suite de notre enquête

Jean-François cultive le potager de demain.

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