« Le dopage a ruiné ma carrière »

Parmi les sportifs amateurs à s’être dopés, peu ont témoigné. Fabien Taillefer est un des rares à avoir choisi d’assumer et de briser la loi du silence. Une franchise qui lui a attiré plus de foudres que de sympathies.

Crédit : France 3 Haute-Normandie

reportage : France 3 Haute-Normandie

Numéro 1 français junior en 2007, le Caennais était un cycliste prometteur lorsqu’il a franchi la ligne jaune. C’était en 2009, l’année de son passage éclair chez les pros. « J’avais 20 ans, j’étais jeune et naïf. Je manquais de confiance, se souvient-il. Je voyais des cyclistes pros hyper-musclés. Je voulais absolument leur ressembler.» Rapidement, des amis cyclistes lui proposent des produits. « Je me suis laissé embarquer. J’ai craqué. »

Fabien Taillefer commence par des corticoïdes, puis passe à l’EPO, dépensant jusqu’à 1 200 euros par mois. « Jamais sur Internet, on y laisse des traces. On s’approvisionnait par l’intermédiaire d’un employé d’hôpital, confie-t-il. Pour ne pas se faire détecter à l’EPO, il faut respecter un calendrier strict. Si on arrête sa prise trois jours avant une course, il n’y a plus de traces. Mais les effets demeurent. »
Ces derniers s’avèrent spectaculaires et grisants. «Pour une même quantité d’air inspirée, ces produits décuplent l’apport d’oxygène aux muscles, détaille l’ancien dopé. J’avais l’impression d’avoir un turbo, de pouvoir passer une vitesse à n’importe quel moment. La fatigue était repoussée. J’aurais facilement pu avaler deux ou trois étapes du Tour de France. »

« Quand on y goûte, on devient fainéant »

Avec le recul, Fabien Taillefer reconnaît volontiers que, derrière ce sentiment de plénitude physique, la consommation entraîne des effets insidieux et pervers. « J’étais devenu plus agressif et irritable, même dans la vie de tous les jours. Mais, sur le coup, on ne se rend pas compte que la drogue nous change. » En 2010, Fabien Taillefer repasse amateur. Et continue de se doper malgré des enjeux sportifs et financiers bien moindres. « Quand on y a goûté, on devient fainéant, on pense pouvoir tout compenser par la prise d’EPO. Au lieu de passer sept heures à s’entraîner, on préfère n’en passer que trois et se doper. »

Le cycliste vit de moins en moins bien les contraintes imposées par le dopage. « Il fallait mentir à tout le monde et penser sans cesse aux éventuels contrôles. On ne peut pas vivre heureux longtemps comme ça. » Il décide alors de laisser derrière lui l’EPO et de reprendre une pratique saine du vélo. Jusqu’au jour où il se fait rattraper par son passé.
À l’automne 2010, une série d’arrestations de cyclistes dopés a lieu en Normandie. « Je me doutais que les flics risquaient de remonter jusqu’à moi, reconnaît-il. Je savais que s’ils venaient taper à ma porte, je leur balancerais tout. » Ce qui arrivera trois mois après les premières arrestations.

« La Fédération combat le dopage de façon pathétique »

Une garde à vue et un contrôle judiciaire plus tard, le dopé repenti est suspendu par la Fédération française de cyclisme (FFC). « Pour avoir sali leur image », précise, amer, Fabien Taillefer, qui voit sa sanction réduite grâce à sa collaboration avec les policiers. « J’ai proposé à la Fédération de faire de la prévention dans des écoles de cyclisme. Je n’ai jamais eu de réponse, ajoute-t-il. La FFC combat le dopage de façon pathétique : en n’en parlant pas. On ne voulait plus avoir affaire à moi parce que j’avais parlé dans la presse. »

Sa peine purgée, il tente, en 2012, un retour dans son ancien club, l’USSA Pavilly-Barentin. Pour tourner la page. En vain. « Je ne prenais plus de plaisir sur le vélo. Les gens me prenaient pour quelqu’un de malhonnête. J’étais soit celui qui avait triché, soit celui qui avait balancé. J’avais l’impression que tout le monde m’en voulait. » Un pépin physique achève de convaincre Fabien Taillefer de raccrocher définitivement le cyclisme.

« Le bilan, ce n’est que des regrets. Je sais que j’avais les qualités pour aller haut, même sans produit. Le dopage a ruiné ma carrière », conclut celui qui s’efforce de ne plus retourner sur les courses, même en tant que spectateur. « Trop de mauvais souvenirs. Trop de remords. » Pourtant, Fabien Taillefer aime toujours le cyclisme. Mais le cyclisme ne l’aime plus. Pas parce qu’il s’est dopé. Pas parce qu’il a triché. Mais parce qu’il a osé parler.

Julien GARREL, avec Marine BERTHEAU et Fabien BURGAUD

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