Mangeons les moches

Boudés par tout le monde à cause de leur aspect, les fruits et légumes moches sont pourtant aussi bons que les autres. Les jeter, c’est gaspiller. Ils devraient bénéficier d’une seconde chance mais les nombreux échelons de tri freinent leur commercialisation. Quand les clients ou les grandes surfaces n’en veulent pas, difficile de les écouler.

label-quoi-ma-g-dec1d144830-originalUne pomme rouge souriante et édentée dessinée sur fond blanc. Le discret logo des « gueules cassées » peine à se faire une place sur les étals du Monoprix de la rue Nationale, à Tours. Comme dans tous les magasins partenaires, le logo est là pour que le chaland achète des fruits et des légumes à l’aspect disgracieux. Une façon de lutter contre le gaspillage alimentaire. Les résultats sont mitigés. « Malgré des essais réguliers, ils ont du mal à trouver preneur. Pourtant, sur les pommes, on applique une baisse de 1 euro au kilo », commente Frederick, le responsable du rayon.

L’Union européenne a fait de 2014 l’année de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Les grandes surfaces ont donc été encouragées à trouver des alternatives au gâchis, comme l’illustre l’initiative des « gueules cassées », mise en place à Tours début 2015. Le principe est simple : les aliments qui ne remplissent pas les critères d’esthétiques mais qui sont toujours bons à consommer ont une seconde chance d’être acheté grâce à un prix réduit.

Ce dispositif a été testé dans d’autres grandes surfaces en France. La chaîne Intermarché a ainsi lancé sa campagne publicitaire en avril 2014 avec un slogan qui a fait le buzz sur Internet : « Mangez 5 fruits et légumes moches par jour. » Sans avoir besoin de ces incitations, certains consommateurs semblent accorder plus d’importance à la qualité qu’à l’aspect physique du produit. «J’achète mes fruits et légumes en grande surface quand je n’ai pas le temps d’aller ailleurs. L’aspect esthétique m’importe peu. Tant que la qualité et le goût sont présents, c’est ­l’essentiel », affirme Yannick. Ce père de famille, croisé au détour d’un rayon, est cependant en train de sélectionner soigneusement une laitue.

562 000 tonnes de nourriture gâchées par an

« Si un consommateur voit une clémentine abîmée, on risque de se faire taper sur les doigts », confie Florian, employé libre service de l’hypermarché Auchan Petite Arche, à Tours nord. Ici, pas de place pour les aliments difformes. Fruits et légumes sont présentés toute la journée sous leur meilleur jour et en abondance.

P1130722*

Chaque soir, dans les magasins Auchan, le tri des fruits et légumes dure pendant près d’une heure. Des fiches descriptives détaillent les exigences esthétique attendues. Photo : Ralitsa Dimitrova/EPJT

Avant d’arriver dans les rayons, ils ont dû répondre aux différents niveaux de réglementation. Un véritable parcours du combattant : en France, les normes de classification et d’étiquetage des produits témoignent des exigences qualitatives et esthétiques. L’interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) impose les règles au niveau national. Et à l’échelle internationale, c’est la norme ONU qui répertorie les différentes réglementations. Dans l’édition 2014 relative aux pommes, on dénombre par exemple dix caractéristiques minimales de vente relatives à la qualité et au calibrage. Une pomme sera étiquetée « Extra » si « trois quart de la surface totale est de couleur rouge, pour le groupe de coloration A ». À l’inverse, si « un dixième de la surface totale de coloration est légèrement lavé ou rayé », la pomme sera classée en catégorie inférieure. Quant aux normes européennes, elles se calquent sur celles de l’ONU et se superposent . Leur application dans les pays membres s’avère donc obligatoire.

Dans les magasins de grande distribution une nouvelle phase de tri s’ajoute. Elle s’opère sur des critères assez subjectifs. « À Monoprix, deux personnes s’occupent chaque matin des fruits et légumes. Lorsqu’il faut choisir ce qui est exposable, nous essayons de nous mettre à la place du consommateur », explique Frederick. Une fois la journée terminée, le responsable effectue un nouveau tri. À Auchan Petite Arche, la sélection est encore plus stricte : les employés doivent s’appuyer sur des livres qui détaillent les conditions nécessaires à la vente pour chaque produit. Ce tri dure près d’une heure chaque soir et les aliments jugés invendables finissent, pour la plupart, à la poubelle. Selon une étude Bio Intelligence Service, 562 000 tonnes de nourriture sont ainsi jetées chaque année par les ­commerces et la distribution en France.

ya3ixhhfhmhpazn1xdoq

Les magasins qui n’adhèrent pas au projet des gueules cassées peuvent pourtant offrir aux produits « consommables mais difficilement commercialisables » une seconde vie, grâce à des dons à la Banque alimentaire. Une action de charité qui n’est pas dénuée d’intérêt pour les magasins et les commerces : elle permet une déduction fiscale égale à 60 % du montant du don. « Aujourd’hui c’est mal vu de tout jeter pour un magasin et les réductions d’impôts ne sont pas négligeables », confie Florian.

Contre le gaspillage et le délit de faciès des fruits et des ­légumes, les petits producteurs à la source des chaînes de production comptent eux aussi agir. Didier Renard, maraîcher à Saint-Pierre-des-Corps, n’hésite pas à s’affranchir des codes esthétiques des grandes surfaces pour proposer certains de ses produits en vente directe. « Ceux que je vends ne seraient pas tous acceptés en grande surface à cause de leur aspect physique », admet-il. Pour ­autant, les qualités gustatives ne sont pas altérées et les consommateurs fidèles restent satisfaits. Peut-être pensent-ils, comme Serge Gainsbourg, l’homme à la tête de chou, que « la beauté ­cachée des laids se voit sans délai».

Tim BUISSON et Ralisa DIMITROVA

La suite de notre enquête

Souper contre le gaspillage
Circuits courts contre grandes surfaces

Pour aller plus loin

Les fruits “moches”, marché à succès
Chaque année, 1,3 milliard de tonnes de nourriture gaspillée
Les députés interdisent aux grandes surfaces de jeter de la nourriture
Lutte anti gaspillage, il serait temps de s’y mettre