Viande et cancer 
rapport choc ou emballement médiatique
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Viande et cancer 
rapport choc ou emballement médiatique

par Nicolas Baranowski, Alexia Chartral et Vincent Faure
11 mai 2016

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Le 26 octobre 2015, dans un communiqué officiel, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) classe la viande rouge dans le groupe des agents probablement cancérogènes. Tout sauf une surprise pour les végétariens. La filière bovine vit, elle, cette annonce comme un nouveau coup dur. Retour et explications.


Jérôme Vavasseur garde la passion du métier (Tours) Photo : Alexia Chartral/EPJT.

Fini les barbecues d’été avec de belles entrecôtes saignantes ? On pourrait le penser si on en croit le Centre international de recherche sur Internet (Circ). En octobre 2015,  cet organisme affilié à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), classe la viande rouge parmi les aliments « probablement cancérogènes pour l’homme ». Les colliers d’agneau et les rouelles de porc sont également du lot.

Les médias s’emparent immédiatement du communiqué. L’AFP dégaine la première, suivie de près par les radios, les chaînes d’information en continu et les rédactions web. Le mot « probablement » est oublié pendant quelques heures. Parfois même pendant une journée. Un emballement médiatique critiqué au sein même du corps médical. Régis Hankard, nutritionniste au CHU Trousseau de Tours, est membre de l’unité de recherche Nutrition, croissance et cancer. Il n’a pas de mots assez durs pour dire que « la presse a déconné. Elle a réagi de façon maladroite ». Abonné au Monde, il partage son désarroi quant au traitement de cette actualité. Un titre accrocheur, une photographie de viande industrielle : « On avait clairement un amalgame entre viande rouge et malbouffe. C’est dangereux. Les gens sont très sensibles à ce genre d’associations et aux on-dit. »

La viande, c’est symboliquement fort. C’est un aliment que presque tout le monde consomme en France

Mais côté journalistes, on renvoie la balle au Circ. Docteur en médecine, ancien journaliste spécialisé en médecine, biologie et bioéthique au Monde, Jean-Yves Nau est chroniqueur à Slate et parle de l’actualité scientifique sur son blog. Pour lui, le problème vient en partie d’un souci de communication de la part de l’OMS. Il ne peut pas imaginer que l’organisation n’avait pas conscience du retentissement qu’aurait son rapport. « La viande, c’est symboliquement fort. C’est un aliment que presque tout le monde consomme en France », rappelle-t-il. Il critique le communiqué succinct et laconique publié sur le site internet de l’OMS : « On ne peut pas faire quelque chose d’aussi mal ficelé sur un sujet aussi complexe avec des enjeux aussi lourds. Ils ont publié quelque chose de bâclé. » Une erreur qui, selon lui, en plus de compromettre les journalistes, discrédite l’approche scientifique. « Les gens disent que c’est ridicule, que tout est cancérogène, qu’on ne peut plus rien faire. Ça fait vraiment discussion de bistro, sur un sujet qui mérite bien plus. »

Un rapport mis en scène

Pourtant, la communication du Circ semblait bien organisée. L’étude a mobilisé vingt-deux scientifiques internationaux. Denis Corpet, chercheur toulousain à la retraite, y a contribué bénévolement. Pour lui, une certaine mise en scène était prévue : « Il y avait un embargo de l’OMS. Une fois le rapport rédigé, nous n’avions pas le droit d’en parler. » Des informations semblent avoir fuité. Le 22 octobre 2015, soit quatre jours avant la sortie officielle du rapport, le journal anglais The Daily Mail publie un article révélant au grand public le caractère cancérogène de la viande rouge. « Moi-même, ça faisait une semaine que j’étais courtisé par les journalistes », avoue-t-il. Cependant, même après cette indiscrétion, l’OMS refuse de lever l’embargo. Il faudra attendre la publication dans la revue scientifique américaine The Lancet Oncology pour que l’institution mette en ligne un communiqué de presse : les méfaits de la surconsommation de viande rouge et de charcuterie sur la santé sont avérés.


Viande et cancer, l’avis d’un chercheur par asjtours

De l’extérieur, ce refus de lever l’embargo est vu comme une incohérence. Selon Jean-Yves Nau, « cela témoigne d’une certaine désinvolture de la part du Circ ». Une désinvolture qui va de pair, selon lui, avec une mauvaise communication. Selon d’autres spécialistes du corps médical, la communication est savamment orchestrée, mais elle n’est pas tournée vers le public. « Ce serait faux de dire que le Circ et l’OMS sont perméables aux lobbies. Il ne faut pas oublier la compétition entre agences. Pour obtenir plus de fonds extérieurs, il faut publier les rapports en premier », explique Régis Hankard. Pour lui et de nombreux spécialistes, ce rapport est un non événement récupéré de toute part. « Quand j’ai lu ça dans le Lancet Oncology, je me suis dit “quelle connerie”. Certains collègues aiment faire le buzz. Il faut maintenant communiquer avec du bon sens et rassurer. »

Denis Corpet regrette lui aussi que les résultats de cette étude ne soient pas tournés vers le plus grand nombre. « On dit juste que c’est cancérogène, sans rien préciser. Beaucoup de gens disent: “C’est ridicule, ce n’est pas comme le tabac”. C’est vrai. Mais c’est tout de même cancérogène. » Il rappelle cependant qu’il y a peu matière à communiquer. Ce rapport est fait pour examiner les preuves de la cancérogénicité de la viande rouge. Avec les données obtenues, il aimerait que des enquêtes soient conduites sur les risques réels. « L’OMS n’a pas donné de dose de viande recommandée parce que ces risques n’ont pas encore été évalués. On n’a même pas pu voir si la cuisson de la viande a un impact sur son caractère cancérogène. Tout ce qu’on sait pour le moment c’est qu’il faut en manger, mais ne pas en abuser. »

D’après un panel de 138 personnes de 18 ans à 65 ans et + (Google Form)

Fréquence consommation viande
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Bœuf-lovers VS végétariens
Le restaurant pilote de la chaîne La Boucherie (Maine-et-Loire). Photo : Vincent Faure/EPJT

Après s’être emparés du communiqué du Circ, les médias nationaux se sont tournés vers un autre phénomène : le végétarisme. Depuis quelques mois, les dossiers complets sur le sujet fleurissent dans la presse, à la télévision et à la radio. Les questionnements fusent sur l’impact qu’aurait un régime végétarien sur notre santé. Ces derniers temps, les articles s’enchaînent. Le 20 mars, Journée internationale sans viande, Le Monde analyse l’impact de la consommation excessive de viande pour notre planète. Le 10 avril, c’est une étude américaine menée par des chercheurs de l’université de Cornell qui est publiée. Elle prouve que manger végétarien à long terme accentue les risques de cancer et de maladie cardiaque. Les Échos, Europe 1 et 20 minutes reprennent l’information.

Notre communication se veut positive pour véhiculer une image heureuse des végétariens

Quel sera le prochain sujet traité ? Internet permet la diffusion de tout et son contraire. Difficile donc de s’y retrouver entre les défenseurs du végétarisme, les antivegan et les amateurs de viande rouge. Tour à tour interrogés, chacun y va de son analyse et de son petit commentaire. Les échanges sont virulents. Chaque partie défend un argumentaire bien rodé.

dessin-web

Dessin de Fabb

Le rôle des médias est de tenter de démêler le vrai du faux pour comprendre pourquoi entre 3 % et 5 % de la population française ne mange plus de viande. Pour l’Association végétarienne de France (AVF), ce phénomène d’accaparement des périodiques et des quotidiens nationaux est (sans surprise) positif. « Depuis deux, trois ans, les médias sont bienveillants vis-à-vis de nos convictions et relaient volontiers nos prises de position », constate Sophie Choquet, responsable de la communication de l’AVF. Elle maîtrise à la perfection son discours : « C’est le résultat du travail de fond des associations. Notre communication se veut positive pour véhiculer une image heureuse des végétariens. »

Consommer autrement

Les vidéos récentes diffusées par l’association L214, sur les méthodes peu conventionnelles de certains abattoirs, relancent et participent au débat sur le contenu de nos assiettes. De plus en plus, les Français s’interrogent sur la provenance des protéines animales consommées. Ils se tournent vers des productions locales et biologiques distribuées en circuit court (AMAP, La Ruche qui dit Oui) ou achetées directement chez l’éleveur, le maraîcher ou en magasin bio.

Cette prise de conscience que la viande prend trop de place dans notre quotidien, a trouvé un nom : le flexitarisme. Les flexitariens continuent à manger de la viande mais de manière raisonnable et raisonnée. Ce mouvement, moins radical que le véganisme, tend à se développer. Être végétarien mais pas tout le temps. La conversion au végétarisme et au véganisme obligent, eux, à un changement radical des modes de consommation.


Martine Chrétien, déléguée de l’Association… par asjtours

Concernant les amateurs de viande, le rapport semble ne pas avoir eu de réel impact sur leur consommation. Le public, d’après Marlène Velé, continue de garnir les sièges des restaurants La Boucherie. Pour la directrice marketing et communication de la chaîne, la tendance est à l’hédonisme, à la recherche du plaisir par l’approche gustative et donc, forcément, par la dégustation de viande. Une communication bien orchestrée. Plus sérieusement, on constate que le rapport permet de s’interroger sur nos habitudes de consommation : « Ça n’a pas de sens de produire et de consommer autant de viande aujourd’hui », affirme Régis Hankard.

L’Association nationale interprofessionnelle du bétail et de la viande (Interbev) voit elle d’un très mauvais œil l’annonce du Circ. Par un communiqué de presse national, elle s’est empressée de vouloir rétablir la « vérité » : « Interbev tient à clarifier ces conclusions qui évaluent la cancérogénicité de la consommation de viande rouge et des produits carnés transformés. » L’interprofession rebondit avec habileté sur l’emballement médiatique. Chloé Serres, animatrice interprofessionnelle en Centre-Val de Loire énumère les cinq points de défense, dans l’ordre :

  • le rappel des niveaux de consommation de viande de boucherie en France,
  • la présentation de la monographie « n’est pas une nouvelle étude scientifique »,
  • « un nouveau coup dur pour la filière »,
  • « la viande participe à l’équilibre alimentaire »,
  • « aucune étude scientifique n’a permis jusqu’alors d’affirmer qu’un aliment à lui seul pouvait être la cause de l’apparition d’un cancer ».
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Le site de rencontre bœufs-lovers.com a fermé en janvier 2016 (capture d’écran).

L’association maîtrise très bien sa communication. Elle promeut la viande rouge à grand renfort de campagnes publicitaires télévisées comme Le bœuf, le goût d’être ensemble et de coups médiatiques avec le site bœuf-lovers.com qui a cependant fermé. Chloé Serre en explique les raisons : « Le site de rencontre des amoureux du bœuf répondait à la volonté de moderniser notre communication à destination de consommateurs plus jeunes. Il a parfaitement rempli son rôle, en permettant à Interbev de toucher des cibles et des médias nouveaux qui ont apprécié son caractère original et novateur. »

Pourtant, la consommation de viande rouge est en baisse depuis des années en France. La filière bovine est en perte de vitesse. Ces sorties médiatiques justifiées ou non contribuent au désarroi et à la mauvaise image des éleveurs souvent mis en cause par la presse.

Agriculteurs et journalistes, l'amour vache
Une vache charolaise de l'élevage de Jacky Girard à Betz-le-Château (37). Photo : Alexia Chartral/EPJT

« On nous traite d’empoisonneurs, alors qu’on ne fait qu’appliquer ce qui nous a été enseigné à l’école d’agriculture. » Derrière sa candeur, l’aveu trahit un réel malaise. La réception du rapport du Circ en fournit une nouvelle illustration. Comme nombre de ses confrères, Jacky Girard se dit « stigmatisé » depuis vingt ans. Éleveur bovin en Indre-et-Loire, il est de ceux qui ont été formés et ont grandi dans le métier au milieu des années soixante-dix.

À l’époque, le productivisme règne en maître sur l’agriculture française. Au champ comme à la ferme, les pratiques sont orientées vers un seul but : augmenter la production pour alimenter à moindre coût un marché toujours plus vorace. Généticiens, distributeurs de produits phytosanitaires, conseillers des chambres d’agriculture, enseignants des lycées professionnels, etc. Tous rejoignent le chœur des adeptes de la modernité agricole et des hauts rendements. Malgré la polémique sur le bœuf aux hormones anglo-saxon à la fin des années quatre-vingt, rares sont ceux qui s’inquiètent alors des dangers (sanitaires, environnementaux) d’une telle fuite en avant.

Les produits cancérogènes selon la classification du Circ

Mais la faim justifie les moyens. Car les Français se sont mis à manger de la viande, beaucoup de viande. Entre 1970 et la fin des années quatre-vingt-dix, la consommation de viande bovine a progressé de 3,9 à 5,6 millions de tonnes équivalent carcasse. Depuis dix ans, la tendance s’est inversée. Notamment sous l’effet de la hausse régulière du prix d’achat et d’une crise sanitaire au nom étrange.

Nous sommes en 1996, le scandale de la « vache folle » éclate. Nourris de farines dérivées de parties non consommées des carcasses d’animaux, des dizaines de milliers de bovins sont infectés par une bactérie porteuse du virus de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). Veaux, vaches, bœufs sont frappés de démence, avant l’issue fatale.

Des scientifiques ne tardent pas à découvrir que cette pathologie est transmissible à l’homme via l’ingestion de produits carnés. Partie du Royaume-Uni, la psychose gagne l’Europe entière. Deux cent six personnes seraient décédées de la maladie de Creutzfeldt-Jacob, forme humaine de l’ESB.

Les journalistes faisaient du porte à porte dans les exploitations. Ils voulaient absolument voir une vache contaminée

Jacky Girard ne cache pas son amertume : « À la suite de cette affaire, en 1997, les farines animales ont été interdites dans l’alimentation des bovins. Ce que l’on n’a pas assez souligné, c’est que tout cela est la conséquence d’une erreur humaine. Quelque part dans une usine d’équarrissage, un opérateur n’a pas chauffé les farines jusqu’à la température de stérilisation. » La réalité est plus complexe. A la suite du second choc pétrolier, le gouvernement de Margaret Thatcher choisit en 1981 d’abaisser les températures de stérilisation des farines animales. Objectif, réduire les coûts énergétiques et augmenter la rentabilité du process de fabrication.

Pour l’image des éleveurs, les dégâts seront irréversibles. « Je suis entré dans le syndicalisme agricole au moment de la vache folle. (Jacky Girard est l’un des responsables de la FDSEA d’Indre-et-Loire, NDLR) Les journalistes faisaient du porte à porte dans les exploitations. Ils voulaient absolument voir une vache contaminée. Non, désolé, dans la région, on n’en avait pas. Il n’y a même pas eu 1 000 vaches touchées dans toute la France », se remémore Jacky Girard. Mais en Angleterre, les dégâts ont été considérables donnant lieu à des reportages saisissants.

La saucisse Knacki dans le viseur

PResque vingt ans après l’ESB, l’agriculture française est confrontée à une nouvelle crise. Les agriculteurs sont désormais montrés du doigt pour leur emploi abusif de produits phytosanitaires, coupables d’appauvrir les sols, de polluer les cours d’eau et les nappes phréatiques. Le milieu naturel n’est pas seul à pâtir de ces excès.

Valérie Murat porte plainte contre X en avril 2015. Cette jeune femme est la fille d’un vigneron du Bordelais emporté par un cancer du poumon. Son combat ? Faire reconnaître que la mort de son père est consécutive à l’utilisation d’un pesticide, l’arsenite de sodium. Proscrit en agriculture depuis plus de quarante ans mais autorisé en viticulture jusqu’en 2001. Une compilation d’études réalisée par l’Inserm en 2013 confirme le lien entre une exposition prolongée aux produits phytosanitaires et le développement de certains cancers (prostate, leucémies, mélanomes).

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Jacky Girard nourrit ses bêtes avec du fourrage produit dans son exploitation. Photo : Alexia Chartral/EPJT.

 Le monde agricole n’a donc pas fini de solder les comptes du productivisme. Dans ces conditions, la rigueur journalistique est plus que jamais requise lorsqu’il s’agit d’évoquer des publications controversées. Jacky Girard reproche aux médias leurs manquements à cet égard : « Les commentaires des journalistes sont souvent loin de la réalité. Par exemple, ils n’ont pas toujours précisé que le rapport du Circ séparait la charcuterie, cancérogène avérée, de la viande de bœuf, cancérogène seulement probable. Dans l’histoire, c’est davantage la saucisse Knacki qui est visée. Mais c’est tellement plus vendeur d’incriminer la viande en général. »

Alors, rapport choc ou emballement médiatique ? On le voit, l’éleveur tourangeau pencherait plutôt pour la seconde hypothèse. Non sans lassitude.

Photo d’ouverture : Alexia Chartral/EPJT