Quand le coach franchit la limite

par Medhi Casaurang-Vergez, Naïla Derroisné, Salomé Mesdesirs

Quand le coach franchit la limite

Quand le coach franchit la limite

Medhi Casaurang-Vergez, Naïla Derroisné, Salomé Mesdesirs
13 mars 2017

Les sportifs de haut niveau entretiennent une relation intense avec leur entraîneur. Quand celle-ci s’envenime, tensions et conflits apparaissent. Et parfois, jusqu’au harcèlement moral.

Cloé commençait à perdre le sommeil, à souffrir de migraines ophtalmiques. Elle développait surtout un rapport inquiétant à la nourriture, raconte Raphaël Briand, son père. La pédagogie et les méthodes de son entraîneur n’étaient pas adaptées à des gymnastes aussi jeunes. » Cloé a 16 ans. Son rêve de devenir championne olympique de gymnastique à Pékin s’est brisé.

Ce rêve, la toute jeune Cloé Briand l’a formulé à 13 ans alors qu’elle intégrait l’équipe de France féminine de gymnastique à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep) en 2005. Mais en 2007, ses parents portent plainte contre son entraîneur, Yves Kieffer, pour harcèlement moral. Ce dernier reçoit le soutien de Jacques Rey, président de la Fédération française de gymnastique (FFG). Dans un article du journal Le Monde publié en 2008, il considère que « l’entraîneur a fait son travail (et que) l’exigence est le corollaire du haut niveau ».

Mais jusqu’à quel point ? Jusqu’où peut aller un entraîneur pour propulser son champion dans la cour des grands ? En fait, la limite est floue. Cela dépend de l’athlète et de l’entraîneur. Du sport aussi peut-être. Et ce n’est pas le droit qui va trancher.

La relation coach-athlète, un couple à part entière
Teddy Riner et son entraîneur Franck Chambily aux JO de Rio. Photo : Fernando Frazão (Agence Brésil)

« T’as pas la hargne. T’es dix fois moins forte que l’année dernière. Alors tu prends tes affaires et tu rentres chez toi. Dégage ! » À ces mots, violents, il faut ajouter le ton de Philippe Lucas. Il s’adresse à Laure Manaudou. Elle n’a alors que 17 ans.

La relation conflictuelle de ce couple hors norme l’a rendu au moins aussi célèbre que les médailles de la nageuse. Il a longtemps alimenté les médias. Jusqu’à son divorce tonitruant en 2007. Les deux ne se parlent plus pendant sept ans, jusqu’à leurs retrouvailles sur le plateau de « Stade 2 », en octobre 2014. Depuis, ils officient en tant que consultants pour le groupe France Télévisions. Et quand on les regarde commenter ensemble, on ne peut que constater que l’ancien coach et la nageuse continuent d’entretenir un lien fort : « On n’a jamais été brouillés ni fâchés, déclarait Philippe Lucas en 2015 dans France Dimanche. Nous avons toujours la même complicité, ajoutait l’ancienne nageuse. Les années qui passent n’y changeront rien. Même après vingt ans, elle nous liera toujours, quoi qu’il puisse arriver. »

Entraîneurs et athlètes construisent un lien particulier animé par l’amour du sport et le désir d’atteindre les étoiles. Tous deux sont unis, non pas par les liens du mariage mais « par un contrat de travail », expliquent Gratiane Kressman et Stéphane Boch, avocats spécialisés dans le droit du travail. Plus qu’une collaboration, c’est un réel engagement. Ils partagent trois cent jours de vie commune par an et forment, à ce titre, un véritable couple.

Après s’être passé la bague au doigt, le duo peut s’attendre à traverser des périodes de plénitude, tout comme des phases de remises en question. Cela a été le cas pour Laure Manaudou et Philippe Lucas.

Chaque couple diffère. Selon la personnalité du coach et de son athlète, la relation peut être conflictuelle ou, au contraire, elle peut reposer sur la complicité qui peut aller jusqu’à la fusion. C’est le cas du duo Teddy Riner-Franck Chambily. Le triple champion olympique de judo considère son entraîneur comme un deuxième père. « C’est quelqu’un en qui j’ai énormément confiance, qui m’aide dans les moments difficiles, qui est vraiment à mes côtés », confiait-il à l’Agence France Presse en 2015. « Je lui dis tout le temps “je t’aime” », s’amusait-il. Une complicité qui renforce leur lien et dans laquelle le judoka puise une partie de son mental.

D’autres athlètes n’ont pas la chance d’entretenir un lien affectif aussi fort. En 2013, la star olympique Yannick Agnel quitte le club de Nice et, par la même occasion, son entraîneur Fabrice Pellerin. Il regrette alors le caractère trop distant de leur relation.

Autre cas de figure, celui de couple par intérêt, par égoïsme. Un entraîneur va, par exemple, se servir de son athlète pour revivre une gloire passée ou poursuivre son rêve d’ascension. « C’est ce qu’on appelle la projection », explique Anaëlle Malherbe, psychologue à l’Insep. Il arrive aussi qu’un couple se dise « oui » pour l’argent. Une relation économique qui peut survenir quand l’athlète se professionnalise, indique Fabrice Pellerin.

Finalement, quelle que soit la nature du lien qui unit un entraîneur à son athlète, tous deux doivent avancer ensemble sur le chemin de la victoire. Car le rôle principal de l’entraîneur est d’optimiser les performances de son poulain. Il lui impose des exercices physiques, parfois douloureux et le prépare mentalement.

 

Le dépassement de soi, c’est exactement ce qu’expérimentent les jeunes du pôle La Relève de taekwondo de l’Insep. Les adolescents, âgés de 17 à 25 ans, encaissent des remarques franches de la part des coachs Mickaël Borot et Richard Calixte. « Bosser avec vous, c’est la misère, c’est mou ! » s’exclame ce dernier. « Ce sont les patrons, ils doivent imposer le respect, sinon c’est le foutoir, estime Yoann, taekwondoïste à l’Insep depuis quatre ans. À l’entraînement, si tu sens que tu vas lâcher, tu penses aux Mondiaux », poursuit-il.

Certains sportifs cherchent même à être bousculés, à l’instar d’Hélène Lefebvre, rameuse de haut niveau en aviron. « Ma coach est très exigeante et elle sait que je fonctionne sous la pression. Je ne fais des performances que lorsqu’on me pique un peu dans mon ego », confie-t-elle.

La limite entre harcèlement moral et le boost de performances
Photo : Salomé Mesdesirs

L’Insep est situé au cœur du bois de Vincennes, près de Paris. Dans ce complexe dédié au sport, les bannières à l’effigie d’anciennes gloires, comme l’escrimeuse Laura Flessel ou le kayakiste Tony Estanguet, ornent les lampadaires qui bordent les allées. Le lieu grouille de jeunes athlètes en formation. Certains se déplacent en skate, d’autres à vélo. Le code vestimentaire est le jogging, la plupart du temps floqué du drapeau tricolore. L’esprit sportif plane même sur la cafétéria. Affichés aux murs, des posters avec les maximes « Sur les rotules aujourd’hui, sur le pied de guerre demain » ou « Sur la troisième marche du podium, je veux déjà celle d’à côté. »

Les sportifs passent tous les jours devant cette statut, symbole de l’Insep. Ainsi, ils ne perdent jamais de vue leur objectif : décocher les étoiles. (Photo : Naïla Derroisné)

Dans ce monde à part, les sportifs de niveau olympique n’ont plus grand-chose de semblable au commun des mortels. Pour eux, tout change ou presque : la morphologie doit être taillée pour l’effort physique et aucun écart de conduite n’est permis pour l’alimentation.

Le mode de vie est exigeant et demande un mental à toute épreuve. Ils doivent faire face aux exigences de leur coach qui cherchent à les booster toujours plus et à les emmener au-delà de ce qu’ils croient être capable de faire. Il n’est donc pas évident pour eux de prendre du recul sur les attitudes de leur entraîneur. L’athlète court alors le risque d’accepter une situation qui d’un point de vue extérieur apparaîtrait comme intolérable. Car pousser toujours plus loin le corps et l’esprit de l’athlète trouve une limite : le harcèlement moral.

De manière générale, le harcèlement moral commence lorsque la pression de l’entraîneur n’agit plus comme un boost. Elle fait alors entrer le sportif dans une dynamique de dévalorisation. Ce processus génère stress et culpabilité. Le sportif ne se rendra même pas compte qu’il est la victime de son bourreau. C’est l’autre symptôme du harcèlement moral : quand l’athlète est en position de soumission totale vis à vis de son coach. Il peut même devenir esclave.

Sana, 19 ans, taekwondoïste à l’Insep, complète cette définition : « Le harcèlement moral, c’est lorsque l’entraîneur s’acharne à répétition sur un athlète en particulier, sans raison apparente. S’il ne s’agit pas de corriger une pratique sportive, je considère que c’est du harcèlement moral. » La dérive peut s’étendre dans la sphère privée. Le coach s’immisce dans les relations de son sportif, essaie de blesser son intimité et d’imposer son autorité y compris sur ses proches. Malgré cette dérive, la confiance placée dans le coach ne se brise pas immédiatement. Mais l’athlète souffre.

Anaëlle Malherbe parle d’un processus lent. La souffrance mentale reste en sourdine, le sportif ne l’écoute pas. « Il y a souvent un déni réactionnel : il faut d’abord accepter les faits », explique-t-elle. Bien souvent, la victime s’impose un surentraînement afin de compenser la perte de repère au sein du couple. « Nous avons connu des jeunes filles qui tombaient dans l’anorexie mentale. Elles allaient au-delà des limites sans en prendre conscience », explique Stéphanie Nguyen, médecin du sport. Lorsque la psychologie perturbe l’équilibre mental, la blessure guette. Si l’athlète pense à autre chose, qu’il n’est pas concentré sur le terrain, le moindre manque de vigilance est fatal. C’est la chute et la blessure.

Malgré la dangerosité du harcèlement moral, la législation reste floue sur le sujet. Théoriquement, un cas de harcèlement moral dans le sport sera traité de la même manière qu’un cas dans le monde du travail. Mais les décisions de justice peuvent donner tort au sportif qui porte plainte. En 2014, suite à la plainte d’un handballeur se posant comme victime de harcèlement moral, la Cour d’appel de Versailles a considéré que celui-ci n’avait pas subi de telles dérives. Elle a publié un arrêté dans lequel elle déclarait : « La nécessaire pression mise en œuvre par l’entraîneur ne peut être assimilée à du harcèlement moral. La nature de la relation atypique coach-athlète ne saurait être comparée aux formes traditionnelles d’une relation de travail. »

Le contexte de compétition, voilà ce qui conduit la justice à traiter les affaires de harcèlement moral dans le sport au cas par cas. Les motivations du coach ne peuvent être condamnées car elles sont un recours possible pour viser la victoire. La justice française se base donc majoritairement sur la jurisprudence pour traiter ce type d’affaire.

Dans la plupart des cas, le harcèlement moral provoque la rupture du couple. Dans l’affaire Cloé Briand, un bras de fer juridique a conduit les parents à l’abandon des charges contre l’entraîneur. Ce dernier a tout de même quitté la FFG. Il entraîne désormais en Belgique.

L’exemple le plus médiatisé reste celui de Marlène Harnois. Un an après sa médaille olympique de taekwondo en 2012 à Londres, elle accusait sa coach, Myriam Baverel, de harcèlement moral. Marlène Harnois, d’origine canadienne, est arrivée en France en 2005. Elle a alors déposé une demande de logement étudiant qui a été rejetée. Ne lui restait qu’une seule option : emménager chez son entraîneur.

« Cela a rendu plus complexes nos relations. Un jour, au tout début de notre cohabitation, je suis arrivée en retard à l’entraînement par sa faute, se remémore la sportive. Myriam s’est mise à me hurler dessus devant tout le monde, prétextant que mon attitude était intolérable. Alors qu’elle était tout aussi responsable que moi de ce retard. Elle m’a humiliée et n’a pas accepté que je m’entraîne. » Des situations de ce genre, Marlène peut en décrire des dizaines.

La première réaction des institutions n’est pas toujours dans le soutien de ses athlètes. Dans le cas de Marlène Harnois, la Fédération française de taekwondo a même décidé de la poursuivre pour injures et diffamation publique. La jeune femme a finalement été relaxée. Une enquête du ministère des Sports lui a en partie donné raison en pointant des « dysfonctionnements » dans l’encadrement de la sportive. Mais sans pour autant faire état de harcèlement moral.

Comment lutter contre ces dérives ?
Photo : Salomé Mesdesirs

À l’Insep, près du portique d’entrée, à travers les grandes vitres des bâtiments G et H, on aperçoit de nombreux appareils de rééducation à destination des sportifs. Entre les rameurs et les tapis de course, des médecins et des psychologues déambulent en blouse blanche. C’est dans ces locaux que les sportifs en convalescence se remettent de leurs blessures. « Ici, nous avons la chance que tous les acteurs qui encadrent les sportifs soient réunis en un seul et même endroit. Le sportif est au centre », explique Mickaël Borot, entraîneur de taekwondo.

Les quatre-vingt membres de l’équipe médicale du centre de formation veillent à la santé physique et mentale des sportifs, mais aussi des entraîneurs. Un tel encadrement permet d’éviter les dérives. La psychologie apparaît alors comme indispensable pour maintenir des rapports sains dans le couple. Lors de conflits, elle tempère et régule les émotions de chacun. Son effet est cathartique.

Le coach doit prendre en compte la dimension humaine dans sa pédagogie. « L’entraîneur doit être un tuteur, un accompagnateur pour le sportif, indique Marc Levêque, professeur d’université de Staps à Orléans. Lors de sa formation, c’est sur ses qualités humaines et pas uniquement techniques qu’il sera attendu. »

Dans la pratique, il existe autant de méthodes de coaching que d’entraîneurs. Dans son livre Le Mental des coachs, Hubert Ripoll en identifie trois. D’abord, le genre directif dit « autocratique ». Il repose sur l’autorité du coach et, le plus souvent, sur des prises de décisions sans l’avis de l’athlète. À l’opposé, on retrouve la méthode participative ou « démocratique », qui met en avant la collaboration du coach et de son athlète. Enfin, le genre délégatif, où la décision de l’entraîneur est transférée à un ou plusieurs membres de l’équipe.

Jean-Pierre Famose, ancien responsable du laboratoire de psychologie du sport de l’Insep, est favorable au style démocratique. Il considère que « le coach doit pousser son athlète à se fixer des buts. Ils doivent analyser ensemble les performances de ce dernier ». Intervient alors la notion d’attribution causale. En psychologie, il s’agit d’un processus au cours duquel une personne détermine les causes d’un événement ou d’un comportement. Dans le cas de l’athlète, il s’agit de la performance sportive. S’il attribue sa défaite à une cause personnelle et durable, l’échec durera. En revanche, s’il l’affecte à une cause externe et passagère, il pourra progresser et maintenir son estime. « Le coach doit accompagner son athlète dans ce processus », soutient le psychologue.

Fabrice Pellerin, lui, a opté pour la dissymétrie : « Ça ne veut pas dire exercer une domination sur l’athlète, mais imposer une distance. » Quelle que soit la pédagogie mise en place par les coachs ou le profil des athlètes, leur relation ne peut être saine sans communication. Les deux partis doivent être en accord avec les désirs de l’autre et être capable d’exprimer leur divergence d’opinions.

Pour mener le sportif jusqu’à la victoire, il est donc nécessaire d’adopter les bonnes pédagogies et savoir gérer la relation humaine. On ne s’improvise pas entraîneur.

Bien qu’il soit difficile de mettre des mots sur le harcèlement moral, une majorité de psychologues, d’entraîneurs, d’athlètes et de médecins s’accordent à dire qu’il repose sur la personnalité de chaque sportif et sa capacité à supporter son coach. La rameuse Hélène Lefebvre n’en pense pas moins : « Le harcèlement moral dépend de la perception de chacun. Il y a des athlètes très sensibles. La moindre limite que le coach franchira avec eux fera qu’ils se sentiront harcelés. À l’inverse, d’autres sportifs, plus robustes mentalement, peuvent encaisser les cris et les réflexions parfois crues des entraîneurs. Nos limites ne sont pas toutes les mêmes. » Des limites propres à chacun qui n’excusent pas les débordements de certains.

Pour aller plus loin

Une des filières pour devenir coach est de passer par la voie universitaire. Ci-dessous, la carte de France des UFR de sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps). Il en existe une cinquantaine en France.