Les zoos

par Flora BATTESTI, Aimie FACONNIER, Florian GAUTIER



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Les zoos

par Flora BATTESTI, Aimie FACONNIER, Florian GAUTIER
entre réserves animalières et parcs d'attraction

Au fil du temps, les zoos sont devenus un des principaux outils de sauvegarde des espèces animalières sauvages. Mais ce sont aussi, et surtout, des entreprises qui doivent préserver leur activité économique. Pour séduire de nouveaux publics, ils doivent jongler entre les contraintes. Et quand la logique commerciale l’emporte, les dérives ne sont pas bien loin.

La visite au zoo est un incontournable de la vie des familles. Eté comme hiver (mais surtout l’été), elles se pressent pour admirer les animaux des pays lointains. En cette période de crise, les parcs animaliers promettent aux visiteurs dépaysement et exotisme pour un coût relativement limité : entre 50 et 100 euros pour une famille avec deux enfants. Le succès ne se dément pas. Ainsi, le zoo de Beauval (Loir-et-Cher) affirme être le plus fréquenté de France et compte cette année atteindre le million de visiteurs. L’arrivée des pandas n’y est sans doute pas  pour rien. Une dizaine de parcs animaliers dépassent les 500 000 visiteurs annuels. Mais s’ils communiquent facilement sur leurs succès, ils sont nettement moins diserts quant il s’agit de parler de leurs problèmes.

AfdPZ : Association française des parcs zoologiques. Eaza : Association européenne des zoos et aquarium. Infographie : Aimie Faconnier.

oiseau détLe zoo de La Flèche (Sarthe), par exemple, accueille la chaîne France 4 pour « Une saison au zoo », une émission qui met les soigneurs en vedette. Tous les sujets y sont abordés, notamment ceux concernant la préservation des animaux ou la génétique. Grâce au programme télé, le zoo a vu sa fréquentation augmenter de 25 %. Mais quand il s’agit d’évoquer les éventuelles dérives commerciales, les portes se ferment à la presse. L’ancien responsable de l’équipe de soigneurs de Beauval ne sera pas plus prolixe. Au cours d’une discussion décousue sur un réseau social – il habite maintenant en Guyane –, il met un terme à la conversation dès que nous abordons une question sensible : « Les zoos sont là pour rappeler aux personnes qu’il faut préserver la nature, les espèces, donc faire de la pédagogie, agir directement sur la protection in situ et ex situ. Ça ne sert à rien de chercher la polémique. » Nicolas Leroux, membre de l’équipe de Beauval, tient le même discours. Les zoos de Vincennes, de Cheptainville et de Thoiry ne seront pas plus bavards : refus catégorique pour les uns, silence radio pour les autres.

Le but d’un zoo est d’assurer à long terme la survie de l’espèce en captivité

Sébastien Laurent, directeur du zoo de La Boissière-du-Doré

À La Boissière-du-Doré, c’est tout le contraire. Sébastien Laurent, le directeur, n’hésite pas à ouvrir ses portes pour expliquer le fonctionnement de son parc et mettre en avant les objectifs des zoos 2.0. Il s’étonne du refus de communiquer de ses collègues et ne voit pas ce qu’ils pourraient avoir à cacher. C’est dans son bureau exigu, où s’entassent documents, tableaux et photos d’animaux, qu’il planifie la gestion de son parc. Pour lui, « le but d’un zoo est d’assurer à long terme la survie de l’espèce en captivité ». En France, les parcs comme le sien, membres de l’Association française des parcs zoologiques (AfdPZ), cotisent et doivent soutenir des actions qui œuvrent pour la protection de la biodiversité. La Boissière-du-Doré reverse chaque année près de 25 000 euros à différents programmes grâce à l’argent récolté lors de ses animations, du stand maquillage aux journées conservation.

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La loge des bêtes féroces au Jardin des plantes de Paris. 1904

 

Mais la prise de conscience du nécessaire bien-être animal et de la conservation des espèces ne s’est pas faite en un jour. Avant le XIXe siècle, les espèces exotiques étaient regroupées dans des ménageries privées. Le bien-être des animaux n’était pas la préoccupation majeure des propriétaires, qui se consacraient uniquement au divertissement du public. Les bêtes étaient arrachées à leur milieu naturel de façon anarchique et souvent violente. Pour les capturer, on recrutait des « capteurs ». « Des capteurs repentis ont estimé qu’entre 15 et 30 % des animaux succombaient lors de la prise, en général. Ces chiffres pouvaient êtres plus élevés, 80 % pour les gibbons du Laos », écrit Eric Baratay dans son ouvrage Belles et captives : une histoire des zoos du côté des bêtes. A cette mortalité s’ajoutait celle qui survenait pendant le transport ou la période d’adaptation de l’animal dans son nouveau milieu.

Réalisée par Flora Battesti avec Timeline JS 3.

Entre les deux guerres, les scientifiques se rendent compte que la faune s’amenuise. On pointe alors du doigt les ménageries. On commence à réfléchir, au niveau international, à mettre en place une protection de la biodiversité. C’est ainsi que naît, en octobre 1948, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Mais c’est la convention de Washington de 1973 qui bouleverse véritablement les zoos. Elle impose une série de réglementations strictes en fonction du degré de vulnérabilité des espèces. Désormais, les parcs zoologiques ne peuvent plus se servir dans la nature comme bon leur semble et on ne peut plus acheter d’espèces menacées.

Les ménageries s’agrandissent et prennent le nom de parcs zoologiques. « Aujourd’hui, la tendance est à posséder le minimum d’espèces dans un maximum de place, souligne Sébastien Laurent. Chez nous, les girafes ont 3 hectares, les rhinocéros 5 hectares… On veut se rapprocher au mieux des grandes plaines africaines. Mais dans les années quatre-vingt, le but était de stocker le maximum d’espèces dans le minimum de place. On avait des normes. Par exemple, pour un couple de panthères, 80 mètres carrés suffisaient. »

Gaston Lacombe est photographe. Installé à Washington (Etats-Unis), il  est l’auteur d’une série de photos qu’il a appelé « Captive », dont sont issues les photos de ce montage, qui illustre la maltraitance envers les animaux dans les  zoos.

Les codes d’éthiques au sein des parcs zoologiques se développent, notamment sous l’égide de l’Association européenne des zoos et aquarium (Eaza) créée en 1988. Celle-ci permet d’accroître la coopération entre les zoos en donnant des directives concernant les aménagements et les soins à apporter aux animaux. L’association favorise aussi le développement des programmes européens d’élevages pour réguler la reproduction des espèces. Aujourd’hui, grâce à ce réseau, les parcs sont autosuffisants et sont même obligés de réguler la naissance de certains animaux.

« L’éthologue qui travaille dans les parcs de l’Eaza doit faire respecter les cinq libertés que possèdent les animaux, explique Émeline Lempereur, elle-même éthologue. Ils sont libres de soif, de faim et de nourriture impropre ; libres de désagréments corporels et thermiques ; libres de douleurs, de blessures et de maladies ; libres d’angoisse et de stress chronique ; libres de présenter leur comportement naturel. » Aujourd’hui, l’Eaza regroupe 320 institutions zoologiques de 35 pays européens différents.

Le casse-tête de la préservation des espèces
Les bébés sont les stars des zoos et attirent le public. Photo : Aimie Faconnier

Si l’Eaza constate des dérives au sein de ses parcs zoologiques, elle a la possibilité d’en retirer les animaux et de les placer ailleurs comme, par exemple, au Refuge de l’arche. Unique en France, cette structure, située en Mayenne, accueille des animaux sauvages ayant subi de mauvais traitements. Ils viennent le plus souvent de parcs zoologiques en liquidation judiciaire ou qui ont participé à un marché noir.

Cependant, l’Eaza ne précise pas explicitement ce que sont les conditions nécessaires au bien être des animaux. « Les zoos européens doivent détenir des animaux dans des conditions visant à satisfaire les besoins biologiques et de conservation des différentes espèces », préconise l’article 3 de la directive européenne du 29 mars 1999. « Trop vague », selon le gérant de La Boissière-du-Doré qui ajoute que cela « peut varier d’un pays à l’autre, selon les habitudes locales ».  Ce que confirme une enquête de 2011 sur les zoos de l’Union européenne menée dans vingt et un pays européens par une ONG de défense des animaux, Born Free et présentée le 24 avril 2014 devant la Commission européenne de l’agriculture du Parlement européen.

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Infographie : Florian Gautier avec Canva

 

« Il en résulte que des millions d’animaux sont gardés dans des conditions inacceptables », explique Daniel Turner, chargé de l’enquête. « Il est nécessaire d’établir des normes plus claires dans la directive européenne », déclare pour sa part Franck Scharfstetter, fondateur de Code Animal, autre ONG de défense des animaux sauvages qui a également pris part à l’enquête. Un nouveau rapport concernant cette fois une douzaine de zoos sortira début 2016.

Pourtant, les zoos ne se privent jamais de mettre en avant leur rôle de protecteurs de la faune sauvage. Sur son site Internet, le zoo de Beauval y consacre une page entière : « L’association Beauval Nature a été créée pour mettre en œuvre, développer et soutenir des actions de conservation pour la préservation de la biodiversité mondiale, ainsi que des programmes de recherche scientifique permettant de mieux connaître les animaux et de les protéger efficacement. » Et d’inviter l’internaute à parrainer un animal moyennant monnaie sonnante et trébuchante. De nombreuses espèces sont ainsi soutenues. Ce sont souvent les plus « glamours », celles qui rencontrent le plus de succès lors des visites : pandas roux, lions, tigres, koala, gorille… Mais les autres ?

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« Les batraciens, une espèce en danger, auraient bien besoin de ce programme de conservation. Mais ils ne sont pas forcément dans les zoos, fait remarquer Franck Scharfstetter. Les gens n’ont pas envie de les voir. » Ce qu’ils viennent admirer, ce sont les espèces sauvages qu’ils auraient, sinon, peu de chance de voir près de chez eux. Leurs animaux préférés ? Les bébés. Difficile pour les parcs animaliers de résister à la tentation de mettre ceux-ci en avant, que ce soit sur le matériel de communication (affiches, dépliants…) ou dans le parc lui-même. « Nous nous battons au sein de l’Association française des parcs zoologiques pour ne pas mettre en avant les nouveaux-nés, reconnaît Sébastien Laurent. Pourtant, nous exhibons nos bébés panthères des neiges. » Certains vont plus loin et favorisent les naissances pour attirer le public, prenant ainsi le risque de ce que les experts appellent la surpopulation. Parfois, ces bébés deviennent encombrants. Leur fin est alors dramatique comme celle de Marius, le girafon de Copenhague (Danemark), ou celle du lion du zoo d’Odense (Danemark) qui ont été euthanasiés.

« Les zoos ne sont pas la SPA », justifiait Colomba de la Panouse, la directrice du parc zoologique de Thoiry dans les colonnes du Monde après la mort du girafon en février 2014. Pour le directeur du parc de La Boissière-Du-Doré, « les zoos deviennent très bons voire trop bons techniquement. Reproduire des espèces est devenu très facile compte tenu de la nette amélioration des conditions de captivité. C’est à nous de nous conformer aux programmes de l’Eaza. » Celle-ci, grâce à ses registres, note toutes les pertes et les naissances et accorde aux différents parcs la possibilité d’avoir des naissances. « En ce moment, les zoos préfèrent limiter les naissances et privilégient la stérilisation. »

Préserver la survie des espèces n’est pas la seule contrainte des zoos. Ils doivent s’assurer du bien-être de l’animal, de sa sécurité et de celle du public. « La direction départementale de la Cohésion sociale et de la protection des populations nous contrôle presque tous les ans », confirme Sébastien Laurent. Et ce parfois à l’improviste et en compagnie de vétérinaires enquêteurs. La DDSPP procède à la vérification des enclos, scrute les faits et gestes des soigneurs et contrôle les registres des naissances et des décès.

Entre la préservation des animaux, la surveillance de la génétique, la sécurité des animaux et du public, les zoos ont beaucoup évolué. Les objectifs progressent. C’est ce travail qu’aimerait souligner l’éthologue Émeline Empereur : « Les gens vont être sensibles à l’euthanasie de certains animaux, mais ne retiennent pas les messages passés au sein des parcs zoologiques à propos de la disparition de toutes les espèces, du changement climatique, de la pollution… L’euthanasie de certains individus va peut-être protéger des maladies certaines espèces dans dix, vingt ou trente ans. Le grand problème actuellement, c’est que nous nous trouvons dans une société de surconsommation et que nous ne pensons pas à demain. »

Stéréotypie et consanguinité empoisonnent les parcs
Les animaux sauvages enfermés peuvent avoir des comportements anormaux. Dessin : Aimie Faconnier.

Les programmes d’élevage en captivité, seul système institutionnalisé en Europe, ont beau élaborer des règles contraignantes, ils ne peuvent assurer le risque zéro en ce qui concerne les dérives génétiques. « C’est aussi le cas pour certaines espèces en milieu naturel, à cause de la déforestation », remarque Émeline Lempereur. Malgré les cahiers de suivi et les arbres généalogiques qui recensent toutes les espèces et tous les individus, les réseaux d’échanges auxquels appartiennent les zoos ne parviennent pas à brasser suffisamment les gènes de leurs pensionnaires.

On se souvient de la triste expérience menée sur les chevaux de Przewalski. L’actuelle population a été reconstituée à partir de treize reproducteurs captifs et souffre de graves malformations. Pour Éric Baratay, spécialiste de l’histoire animale, ces reconstitutions sont illusoires : on crée d’autres espèces, voisines, cousines, mais divergentes. Difficile alors d’imaginer les réintroduire dans leur région d’origine. De toute façon, « la réintroduction n’est pas une fin en soi, complète Sébastien Laurent. Il faut déjà savoir où on peut les réintroduire et s’assurer que cela fonctionne. »

Pour tuer le temps, Radjik, le tigre blanc de La Boissière-du-Doré, tourne en rond dans son enclos vitré, la gueule ouverte, l’air hébété. Le félin marche de façon répétitive, sans but. C’est un signe de stéréotypie, un comportement lié, entre autres, à l’enfermement. Il apparaît lorsque l’animal est en souffrance ou stressé. « Dans la plupart des parcs, vétérinaires et soigneurs s’activent pour répondre au mieux au bien-être de leurs pensionnaires, explique Émeline Lempereur. Mais parfois il existe un problème de gestion des individus. »

La jeune femme, spécialiste du comportement animal, connaît bien le phénomène : « La stéréotypie est un comportement répétitif, sans but ni fonction évidents. Elle n’existe donc pas en milieu naturel. C’est le résultat d’un stress ou d’un mal être. Par exemple, vous allez avoir un individu qui va répéter sans cesse un comportement incompréhensible (automutilation notamment, NDLR). Cependant, il faut savoir que lorsqu’une stéréotypie est ancrée chez un individu, il est quasiment impossible de l’éliminer. Si cela devient excessif, il faut faire en sorte que cela diminue, mais ne surtout pas empêcher l’animal de le faire car cela le soulage et peut lui apporter une forme de bien-être. »

La couleur des tigres blancs leur vient d’une mutation génétique. Survolez la photo pour en découvrir davantage. Photo et montage : Florian Gautier avec Thinglink.

La stéréotypie peut également être liée à des problèmes génétiques. C’est sans doute le cas de Radjik. Si les zoos adoptaient une réelle logique de transparence scientifique, les tigres blancs seraient beaucoup moins nombreux. Leur couleur est due à une mutation génétique. Naturelle à la base mais concernant peu d’individus, elle a été multipliée dans les zoos par la reproduction entre spécimens proches. On en arrive à une situation absurde : les tigres blancs font partie des échanges européens majeurs alors que leur espèce n’est en rien menacée. Radjick a été accueilli à La Boissière-du-Doré en 2009 grâce au programme européen des espèces menacées. Son directeur ne souhaite désormais plus participer aux échanges de tigres.

Pour sauver une espèce, on en arrive à la mettre en danger. Ce que reconnaît Émeline Lempereur : « La consanguinité peut elle-même être le point de départ de la disparition d’une espèce. » Mais comment éviter de jouer les apprentis sorciers ? Pour Frank Scharfstetter, il ne peut y avoir de demi-mesure : « Il faut privilégier les sanctuaires in-situ, de grandes réserves naturelles protégées, et non perpétuer ce système de conserverie que sont les zoos. » Car si les conditions de vie de animaux en captivité se sont améliorées, les va-et-vient de Radjick démontrent qu’il reste encore beaucoup à faire. Star des panneaux publicitaires, il est la preuve que l’enjeu financier prend encore trop souvent le pas sur la conservation des espèces.

Photo d’ouverture par Flora Battesti
Photo : Florian Gautier