Le pari des réseaux sociaux

par Corentin Lacoste

Le pari des réseaux sociaux

Le pari des réseaux sociaux

Corentin Lacoste
14 août 2017

Pour répondre au changement des usages, certains médias décident de ne diffuser leurs contenus que sur des plateformes comme Facebook ou Twitter. C’est le cas de Brut, d’Explicite ou de TF1 One qui ont fait leur apparition dans le paysage médiatique français il y a quelques mois. S’ils connaissent un ­succès ­croissant, ces titres cherchent encore leur modèle économique. Leur modèle interroge sur le futur des médias.

Paris, 21 mars 2017. Alors en pleine campagne pour ­la présidentielle française, ­Emmanuel Macron, candidat d’En Marche !, est ­interviewé par deux journalistes. Souvent ­critiqué pour son passé de banquier d’affaires, il assure en direct savoir lui aussi « ce que c’est de boucler une fin de mois ­difficile ». Dans les minutes qui suivent, sa décla­ration est relayée par de nombreux ­médias, provoquant un tollé sur les ­réseaux sociaux. Un détail cependant : l’interview n’avait pas lieu sur une chaîne de la TNT à une heure de grande écoute ; il s’agissait d’un Facebook Live (retransmission d’un contenu filmé en direct par un Internaute) organisé par Explicite.

Créé en janvier dernier par des anciens d’I-Télé, le média a la particularité de ne diffuser ses contenus que sur les ­réseaux sociaux. Souvent assimilé aux potins et aux images de lolcats (photographies amusantes mettant en scène des chats), Facebook, Twitter et consorts sont ­aujourd’hui devenus la cible de ­nouveaux médias.

Ces derniers mois, ils sont trois à avoir débarqué : Brut, ­Explicite et, ­récemment, TF1 One. Sur le modèle de ce que faisaient déjà les anciens du secteur, l’américain Now This et le qatarien AJ+ (voir plus bas), ils espèrent toucher de ­nouveaux publics qui délaissent ­petit à petit les canaux traditionnels. Leur ­format : de l’infor­mation diffusée via des ­pastilles ­légères accompagnées de musique ou des longs directs.

Le 2 août, Brut traitait de l’info du moment. Une video partagée près de 3 000 fois dans la journée.

« Le contenu est roi, la diffusion est reine »

Selon les données fournies par l’entreprise, plus de 31 millions de ­Français sont aujourd’hui inscrits sur ­Facebook, le double de ceux inscrits sur Twitter. Pour les ­médias, cela représente sans conteste un public potentiel immense. Lorsqu’en 2011, Vadim Lavrusik clamait que « le contenu [était] roi, la diffusion [était] reine », il ne disait pas autre chose.

Journa­liste de ­profession, il a passé cinq années à travailler aux ­relations entre Face­book et les médias. De sa part, le sous-entendu était clair : pour diffuser leurs contenus, les rédactions ne ­pourront bientôt plus se passer des réseaux sociaux, le sien en ­premier. Un constat que partage Alice Antheaume, directrice exécutive de l’École de journalisme de Sciences Po et auteure du Journalisme numérique (1) : « Le temps où l’on publiait ses contenus uniquement sur son site ou son appli­cation mobile est terminé. Désormais, il faut ­“irradier” et s’incruster sur les plateformes extérieures. » Ce phénomène porte un nom : la « plateformisation ».

Au « Petit Journal » (Canal+) depuis sa création en 2004, Laurent Lucas est ­aujourd’hui producteur éditorial de Brut. Ce virage médiatique, il l’avait pressenti : « Les gens regardent de moins en moins la télévision et consomment de plus en plus de contenus sur les réseaux sociaux. Quand nous nous sommes lancés (avec les producteurs Guillaume Lacroix et Renaud Le Van Kim, NDLR), nous savions qu’il y avait une attente. »

Même son de cloche chez leurs confrères de TF1 One. « Nous tournons une quarantaine de sujets par jour pour nos journaux télé­visés. Nous nous sommes donc dit que nous devrions essayer d’exploiter toutes ces images sur les réseaux », raconte Marc de Cherigny, journaliste de la chaîne qui travaille aujourd’hui sur le dernier né de la galaxie Bouygues.

Pendant longtemps considérée comme un média de masse, la télévision serait-elle en passe d’être ­détrônée ? Toujours est-il que les réseaux sociaux occupent une place grandissante dans notre quotidien. Directrice du Tow Center for Digital Journalism à la ­Columbia Journalism School, Emily Bell confirme : « Google a fait des recherches à l’aide de sa plateforme Android. Celles-ci ont montré que sur les 25 applications que nous avons en moyenne sur nos Smartphones, nous n’en utilisons que quatre ou cinq tous les jours. Parmi ces dernières, nous passons la majeure partie de notre temps sur des réseaux sociaux. » (2)

S’adresser aux Jeunes

« Une partie des jeunes n’allume pas la télévision, ne va pas sur les sites d’information ou n’achète pas la presse, souligne Vincent Glad, journaliste spécialiste du web. Donc comment les atteindre ? » En allant là où ils sont. Selon les résultats d’une enquête de trois chercheurs de l’Observatoire du webjournalisme, près de 75 % des 18-24 ans utiliseraient en effet les ­réseaux sociaux pour se tenir au courant de l’actualité (3).

Le public est donc là mais encore faut‑il savoir lui parler. Diffuser de l’infor­mation sur ces plateformes nécessite en effet de maîtriser certaines techniques. « Les codes de montage et d’écriture sont très différents entre Facebook et la télévision », affirme Marc de Cherigny. Si à TF1 One, les images sont récupérées des journaux télévisés, le contenu proposé, lui, change. « Nous y ajoutons des références à la pop culture, le ton est ­beaucoup plus jeune et la durée plus courte. »

Un sujet qui revient tous les ans, mais traité par TF1 One en référence à la « pop culture ».

Un traitement de l’information qui se veut donc plus léger mais sans verser dans le divertissement pur. Laurent Lucas met en garde contre cette dérive : « Nous ne nous levons pas le matin en pensant “On va faire ça parce que ça va faire des vues” sinon on ne ­ferait que sujets putaclics (des contenus en ligne dont le titre est racoleur afin de faire cliquer les internautes, NDLR). Ce que nous faisons c’est trouver des contenus intéressants et les traiter d’une autre façon. »

 

A côté de Brut et de TF1 One, Explicite fait figure d’exception. Sur ses pages ­Facebook ou Twitter, des contenus similaires à ceux diffusés à la télévision : analyses de journalistes face caméra, ­longues interviews en direct ou reportages ­partout en France sont proposés aux ­Internautes. Sur leurs réseaux, pas de ­référence à la pop culture ni de musiques (hormis quelques exceptions). Un style atypique pour un média 100 % réseaux sociaux mais qui est dû à son histoire.

Un nouveau départ

Le 17 octobre 2016, une grève éclate au sein de la rédaction d’I-Télé, l’une des principales chaînes d’information en continue. Plusieurs raisons sont ­invoquées, parmi lesquelles le ­changement de ligne éditoriale imposé par Vincent Bolloré, principal actionnaire du groupe Canal+ (dont fait partie I-Télé), et l’arrivée de Jean-Marc Morandini, pourtant visé par deux enquêtes ­judiciaires. Au bout de trente-et-un jours de grève, la plus longue de l’audiovisuel français depuis 1968, près d’une centaine de journalistes démissionnent sur les 120 que comptait la rédaction.

Parmi eux, Olivier Ravanello, le spécialiste des questions internationales de la chaîne. « Une fois parti, je ne comptais pas rester les bras croisés alors que la campagne pour l’élection prési­dentielle américaine battait son plein et que celle en France ­arrivait. » Il décroche alors le téléphone et contacte ses camarades démissionnaires. « Je leur ai dit : “Créons quelque chose pour continuer à faire notre ­métier.” » Une cinquan­taine de journalistes répondent alors à l’appel et, ensemble, ils créent un média au statut associatif, diffusé sur les réseaux sociaux. Partis sans investisseurs, aller sur Facebook ou Twitter leur permettait de ­continuer ce qu’ils faisaient sur I-Télé mais en bénéficiant d’un canal de diffusion gratuit.

Sous-titres Activés

Malgré tout, les « journalistes ­associés » d’Explicite ont eux aussi adopté ­certains codes de la diffusion sur réseaux ­sociaux, notamment l’usage généralisé des sous‑titres. Alors qu’on les croyait ­réservés aux films muets ou en version originale, ceux-ci reviennent en force sous les vidéos ces dernières années. Et pour cause : la cible première de ces contenus n’est pas la visualisation sur ordinateur mais sur Smartphone.

Reportage d’Explicite sur EuropaCity, un projet qui crée la polémique.

On estime en effet qu’en 2016, huit utilisateurs sur dix se seraient connectés sur Facebook depuis leur mobile. Toujours présent avec nous (au point que cela en devienne même une maladie pour certains), ce dernier est notre terminal privilégié pour se connecter aux réseaux sociaux. Nous l’emportons partout, dans le bus, dans le lit ou au travail, mais sommes le plus ­souvent obligés de le laisser en silencieux, par souci de discrétion. Une particularité des usages qui a donc conduit les éditeurs de contenus à opter de façon ­massive pour la « vidéo texte ».

L’utilisation des sous-titres n’a toutefois pas été la seule contrainte à prendre en compte car publier sur les réseaux ­sociaux, c’est aussi devoir s’accom­moder de leurs algorithmes. « Cela fait des ­années que TF1 diffuse ses images en ligne sous la marque LCI, explique Marc de Chevigny. Pourtant, nous voyions que ces pages n’avaient pas le succès espéré parce qu’elles n’étaient que des pages de renvoi vers des ­vidéos ­postées sur lci.fr. Or, l’algorithme de Facebook pénalise ce genre de pages. » ­

Ces dernières années, les réseaux sociaux ­ont en effet mené une politique d’enfermement. Leur but : faire en sorte que les usagers ne partent pas de leur site. Les pages qui ne font que du renvoi sont alors sanctionnées par un reach (nombre de personnes qui voient apparaître la publication) moindre.

Dépendance

Pour certains, cette dépendance vis-à-vis des algorithmes est toutefois préoccupante. « Avec cette plateformisation, on donne des pouvoirs considérables à un ­acteur privé. Tant que Facebook a intérêt à devenir média, comme en ce moment, c’est très bien. Mais si un jour il décide d’arrêter, il pourrait faire en sorte que l’algorithme rende ces médias moins visibles », met en garde Vincent Glad.

Un problème pour des ­éditeurs qui dépendent quasi exclusi­vement de ces canaux. Aujourd’hui déjà, la visibilité est une valeur marchande. Même s’ils respectent les exigences pour être vus, les contenus ne sont en effet ­affichés que dans les fils d’actualité d’une partie des abonnés. « Facebook vous ­propose ­d’acheter de l’audience. Si vous payez, vous serez par exemple garanti d’être vu par 15 %, 30 % ou 100 % de votre public. En réalité, ce n’est plus un média mais un support publicitaire », s’emporte Olivier Ravanello.

Car c’est là que le bât blesse : la perspective de devoir payer n’enchante guère ces ­rédactions qui peinent encore à trouver un modèle économique viable. ­Condition sine qua non pour continuer à répondre aux attentes des internautes, les ­retombées financières restent un ­problème lorsqu’on publie uniquement sur les ­réseaux sociaux.

Explicite a reçu Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) et Jacques Cheminade (Solidarité et Progrès) pour son « Autre débat », en parallèle de celui avec les cinq principaux candidats sur TF1. Capture d’écran/Explicite

Pour l’instant, aucune des vidéos d’Explicite, de TF1 One et de Brut n’est accompagnée de publi­cités, notamment parce que la ­plupart d’entre elles sont trop courtes pour cela. Chez ces deux derniers, ce sont des ­solutions analogues qui ont été choisies : un partenariat avec un groupe audio­visuel (TF1 One avec le groupe du même nom et Brut avec France Télé­visions) et native advertising (­création de ­contenus sur un thème auquel ­s’associe une marque, citée au cours de la ­vidéo ou de l’article).

Revenir au pure player ou ­trouver son équilibre sur les réseaux ­sociaux, la ­question sera sans doute au cœur du développement futur de ces ­médias. Néanmoins les journa­listes restent opti­mistes, Laurent Lucas le premier : « Je suis convaincu que c’est un modèle qui va énormément se ­développer. Est-ce que le nombre de ­médias sera plus grand ou est-ce que ceux déjà présents prendront de l’importance ? Cela reste à voir. »

(1) ANTHEAUME Alice, Le journalisme numérique, 2e édition, Presses de Sciences Po, Paris, 2016.
(2) BELL Emily, « Facebook is eating the world », Columbia Journalism Review, 7 mars 2016.
(3) Résultats d’une étude menée par MERCIER Arnaud, OUAKRAT Alan, PIGNARD‑CHEYNEL Nathalie, publiée en avant-première dans « Voici comment les jeunes français consomment de l’information sur Facebook », slate.fr, 29 mars 2017.

Si, dans l’Hexagone, Brut fut le premier média exclusivement présent sur les réseaux sociaux, ce modèle existe depuis plusieurs années en dehors de nos frontières. Le précurseur dans le domaine est l’américain Now This. Créé en 2012, il est le fruit de la ­collaboration de deux anciens dirigeants du Huffington Post. C’est en effet Kenneth Lerer et Eric Hippeau, ­respectivement président et directeur général du pure player américain, qui décident les premiers de fonder un média adapté aux nouveaux modes de consommation de l’information.

Rapidement, d’autres groupes emboîtent le pas à Lerer et Hippeau. C’est le cas de la chaîne qatarienne Al Jazeera qui lance, fin 2013, sa propre version : AJ+. Produisant principalement des vidéos, cette‑dernière diffuse à la fois en anglais, en arabe et en espagnol.

Aujourd’hui, le site de Now This, une simple vitrine qui renvoie vers ses pages Facebook, Twitter ou Snapchat, affiche une phrase en gros caractères : « Homepage. Even the word sounds old. » (« Page d’accueil. Même le mot fait vieux. »). Un slogan qui pourrait préfigurer le journalisme de demain.

« Le positionnement de ­Facebook est économique avant d’être éditorial »

Spécialiste du journalisme numérique, Nathalie Pignard-Cheynel met en garde contre le pouvoir croissant des réseaux sociaux dans les nouveaux circuits de l’information.

Nathalie Pignard-Cheynel est chercheuse à l’Observatoire du webjournalisme et professeure à l’Académie du journalisme et des médias de Neuchâtel (Suisse). Elle étudie notamment les mutations du journalisme en ligne.

En décembre dernier, Mark Zuckerberg (P-DG de Facebook) déclarait : « Nous n’écrivons pas les ­informations que les utilisateurs lisent sur notre plateforme. Mais nous sommes conscients que nous faisons bien plus que simplement les ­distribuer. » Comment interpréter cette annonce ?

Nathalie Pignard-Cheynel. Longtemps, les réseaux sociaux ont ­affirmé qu’ils n’étaient qu’une plateforme technique de diffusion et que, par définition, la technique est neutre. Avec le mouvement ­autour des fake news et les interrogations sur le fait qu’ils auraient pu favoriser l’élection de Donald Trump, ils ont dû prendre leurs responsabilités et reconnaître qu’ils jouaient un rôle éditorial. ­Malgré tout, ­Facebook repose sur des algorithmes, certes créés par des humains, qui restent très loin du travail du journaliste qui, lui, sélectionne et ­hiérarchise l’information. Les réseaux sociaux sont avant tout des entreprises avec un modèle basé sur l’audience. C’est un positionnement qui est donc économique avant même d’être ­éditorial. Ce ­qu’EdgeRank, l’algorithme de Facebook, va mettre en avant, ce sont donc les contenus qui vont produire le plus de clics ou de likes.

Avec Arnaud Mercier et Alan Ouakrat*, vous avez récemment montré que presque trois quarts des jeunes s’informaient grâce aux réseaux sociaux. ­Est-ce qu’à terme ce mode d’information pourrait devenir le nouveau média de masse ?

N. P.-C. Ces dernières années, nous avons vu un mouvement s’affirmer, faisant des réseaux sociaux une porte d’entrée de plus en plus importante pour l’information. Mais si nous regardons sur les dix dernières années, nous nous rendons compte que, avant eux, Google était lui aussi au centre de l’information sur Internet. À aucun moment, nous n’imaginions que sa suprématie serait mise en cause. Et si, d’ici deux ou trois ans, un autre type d’acteurs venait détrôner les réseaux ­sociaux ? C’est difficile à prévoir.

Pourtant des médias comme Brut, Explicite ou TF1 One reposent complètement sur ce modèle.

N. P.-C. Oui. Et, pour moi, ces médias posent justement la problématique de la dépendance exclusive à l’égard d’un système extérieur au leur. Ils ­doivent coller au plus près à des règles édictées par ces plateformes, sous peine de potentiellement ­courir à leur perte. On a encore peu de recul sur Facebook mais il suffit de voir ce qui s’est passé avec Google qui avait la même logique. ­Pendant longtemps, et dans de nombreux pays, le ­moteur de recherche dictait sa loi. Il ­suffit de regarder le cas des éditeurs belges qui se sont un jour ­rebellés et ont demandé des droits d’auteur pour leurs ­articles utilisés dans l’onglet « ­Actualités ». Google a fini par les en sortir mais, surtout, il les a déréférencés de son moteur de recherche classique. Conséquence : 30 à 40 % de perte d’audience. Au bout de deux jours, les éditeurs belges faisaient marche arrière. Il n’y a aucune ­régulation et cela peut devenir un jeu dangereux.

Les médias ne peuvent donc plus exister sans les réseaux sociaux ?

N. P.-C. Aujourd’hui, 80 % des Internautes sont sur Facebook donc c’est juste énorme. Cela devient difficile pour des médias de refuser les règles du jeu dès lors que quelques-uns les acceptent.

« Ce qui peut faire pencher la balance en faveur des médias c’est que ce sont eux qui produisent les contenus et qui assurent donc des likes et du clic »

Le système favoriserait les réseaux sociaux. Est-ce aussi vrai pour les retombées économiques ?

N. P.-C. Effectivement, même si les médias tentent ­d’imposer à Facebook un retour sur les bénéfices qu’il tire de la publicité et des clics sur leurs contenus. Récemment, l’entreprise californienne a ouvert une porte mais les rémunérations qu’elle verse sont ridicules et ne constituent pas un ­modèle économique en soi. Google et Facebook représente à eux seuls 68 % des dépenses publicitaires sur le web et ils ne sont pas du tout prêts à partager le gâteau. Ce qui peut toutefois faire pencher la balance en faveur des médias c’est que ce sont eux qui produisent les contenus et qui assurent donc des likes et du clic. Il faut que les médias fassent valoir qu’ils sont indispensables.

Malgré leur rôle éditorial grandissant, les réseaux sociaux restent encore fréquemment épinglés pour les fake news qu’ils diffusent. Il n’y a aucun contrôle de l’information ?

N. P.-C. Depuis l’élection présidentielle américaine, il y a beaucoup d’initiatives mises en place là-bas ou en Europe. Google a développé CrossCheck, ­Facebook a également lancé son propre ­outil. Pour chaque lien proposé, vous pouvez ­indiquer s’il s’agit d’une fausse information et, derrière, des personnes la vérifient et la suppriment si ­nécessaire. C’est une bonne chose mais le ­problème est qu’elles le font gratuitement parce que Facebook ne veut rien débourser. Les médias se trouvent donc encore dans un engrenage où ils se disent : « C’est dans notre intérêt que les fake news soient débusquées mais qui mieux que nous pour le faire ? Probablement pas grand monde. Donc on va s’en charger. »

L’arrivée en masse des médias sur les réseaux sociaux est-il synonyme d’un renouvellement de la pratique journalistique ?

N. P.-C. Les réseaux sociaux ont amené la discussion et le débat entre le public et les rédactions, et celles-ci doivent les intégrer dans leurs manières de faire. C’est d’autant plus important au vu de la défiance actuelle des citoyens à l’égard des médias. Il n’y a qu’à voir les surnoms odieux dont sont affublés les journalistes sur toute une frange des réseaux sociaux proche de la fachosphère. Il y a un ­climat très compliqué et c’est sans doute aux médias de faire ce travail de reconnexion avec les publics. De nouveaux médias, comme Brut par exemple, renouvellent la pratique journalistique et il est intéressant de regarder ce qu’ils font. Les vidéos sociales qui mélangent information et divertis­sement, et les lives, avec notamment le travail de Rémy Buisine, sont des tendances qui répondent à des demandes de la part d’un public plus jeune et à des manières de consommer l­’information sur les réseaux sociaux. Tout cela doit être au cœur d’une réflexion sur les nouvelles manières de faire du journalisme aujourd’hui. 

(*) MERCIER Arnaud, OUAKRAT Alan, PIGNARD-CHEYNEL Nathalie, Ibid.
Rémy buisine, L’information brute
Rémy Buisine, le 6 avril 2016, place de la République à Paris.

Passionné par l’actualité depuis son ­enfance, Rémy Buisine est depuis peu en charge des lives pour Brut. Il est le visage d’une nouvelle génération de journalistes.

Lorsqu’on décide d’interviewer Rémy Buisine, il faut avant tout savoir faire preuve de patience. En un peu plus d’un an, il est ­devenu la ­figure du live en France, mettant désormais ses talents au service de Brut, l’un des nouveaux médias 100 % ­réseaux ­sociaux. Entre deux directs, il décroche son téléphone et raconte son histoire.

Chez lui, le journalisme a toujours été un rêve, même enfant, lorsqu’il vivait encore dans son Nord natal. « A l’âge de 6 ans, j’apprenais à lire et l’actualité me passionnait déjà. Le week-end, nous allions chez mes grands-parents qui étaient abonnés au quotidien régional La Voix du Nord. En arrivant, je me jetais la plupart du temps sur le journal avant même de leur dire bonjour », rigole le barbu de 26 ans.

Pas intéressé par les cours, il abandonne très vite ses études, avant l’obtention de son baccalauréat. Nous sommes alors en 2009 : Facebook et Twitter gagnent en ­popularité chez le public français et Rémy Buisine y voit une opportunité. D’abord community manager pour des ­footballeurs, il monte quelques ­années plus tard à la capitale et poursuit son travail auprès de radios locales. « J’avais ­compris que pour travailler dans le monde des médias, je devais aller à Paris. »

Là, il ­commence à toucher au journalisme au travers de live-tweets et de retranscription de nouvelles sur les réseaux sociaux. « En 2015, j’avais ainsi proposé aux rédactions d’aller prendre des images sur le terrain, à l’occasion des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, au lieu de relayer celles existantes. »

Après la manifestation en soutien à Liu Shaoyo le 29 mars dernier, des affrontements éclatent avec la police parisienne. Rémy Buisine était là. Plus de 650 000 personnes suivaient son live.

Nuit debout

La même année, Periscope fait son appa­rition. L’application propose aux ­détenteurs d’un Smartphone de ­diffuser en direct du contenu ­vidéo visible par tout le monde. Pour Rémy ­Buisine, cela constitue l’outil idéal. « Je me suis dit que ce ­serait ­l’occasion de ­lancer une ­nouvelle ­écriture journalistique permettant de se ­plonger en immersion dans un ­événement ­pendant trois heures, ou même vingt-quatre. »

Cette liberté, les chaînes d’infor­mation en continu ou les journaux télévisés ne pouvaient en effet pas l’avoir, contraints par le manque de temps et les autres sujets à diffuser.

À ses débuts, le ­public n’est pas très réactif. « ­L’application était encore peu connue et les gens n’imaginaient pas que l’on puisse y traiter de l’actualité de façon ­sérieuse », ­analyse-t-il aujourd’hui. Il persé­vère et couvre, entre autres, les manifestations parisiennes contre la loi Travail, à partir du mois de février 2016.

Le 31 mars 2016, le cortège termine sa journée par un rassemblement place de la République. « On ne savait pas trop ce qui allait se passer. Il y avait ­plusieurs ­milliers de personnes, le hashtag Nuit debout était en top-tweet France : cela ­semblait ­puissant. » Sous ses yeux, Rémy Buisine assiste à la naissance du ­mouvement contestataire Nuit debout. Il sort alors son Smartphone et décide de le ­retransmettre via Periscope. La ­révélation.

 

 

Des Internautes se ­prennent au jeu, l’encouragent et ­posent des ­questions. Dans la nuit du 3 au 4 avril, son audience ­augmente jusqu’à atteindre un pic de 81 000 ­spectateurs, provocant la panne de l’application. « Nuit debout m’a donné une ­certaine ­visibilité et m’a permis de parler de ce que je faisais dans les médias. » Parmi ceux qui le découvrent, Laurent Lucas, ­ancien ­rédacteur en chef ­adjoint du « Petit ­Journal » (Canal+),qui ­travaille sur le lancement de Brut avec Renaud Le Van Kim et Guillaume Lacroix. Intéressé par la ­démarche, il l’approche et lui propose de travailler pour leur nouveau média.

Brut, France info, BFM TV

« J’ai aussi eu des offres de France Info et de BFM TV, confie Rémy Buisine. Cela faisait des années que le métier de journa­liste me faisait rêver et, l’espace d’un été, j’ai reçu des propositions auxquelles je ­n’aurais ­jamais pensé, même dans mes rêves les plus fous. » Son choix se porte alors vers Brut qui lui permet de ­conserver sa ­liberté tout en pratiquant le métier qu’il a toujours visé.

A présent, il couvre manifestations, ­campagne présidentielle et interventions des forces de l’ordre. Toujours accom­pagné de son Smartphone, de sa batterie de secours et de ses écouteurs – « Heureu­sement, je n’ai pas besoin d’avoir en perma­nence une caméra sur mon dos ! » –, il reste à l’affût de l’actualité. Son nouveau statut de journaliste, il le pratique 24 heures sur 24. « Il y a beaucoup de choses qui sont imprévisibles. » Le 20 avril 2017, le policier Xavier Jugelé était ­abattu sur les Champs-Élysées. Rémy Buisine se devait de couvrir l’événement. « Ce soir là, j’étais tranquille dans mon lit, devant la télé, en train de regarder l’émission Présidentielle 2017 (France 2). Mais dans ces cas-là on se rhabille et on y va. »

Lors de l’assassinat d’un policier au Champs Elysées, Rémy Buisine a tenu le direct pendant trois heures vingt. Pour ne pas montrer grand chose.

Avec un emploi du temps toujours ­changeant, il reconnaît avoir parfois du mal à conserver du temps pour lui. Sans doute la rançon du succès : aujourd’hui chacun de ses lives pour Brut est suivi par plusieurs dizaines de milliers d’Internautes. Sur la page Facebook du média, son direct de la manifestation en soutien au jeune Théo, en février dernier, fut même visionné plus d’un million et demi de fois. Il assure pourtant garder la tête sur les épaules. « Au fond, ce n’est pas moi que les gens viennent voir mais l’actualité. »

Un nouveau journalisme

Pour certains, ses vidéos sont devenues un mode d’information privilégié. « Je rencontre des personnes qui disent avoir pris le réflexe d’aller chercher un live sur Facebook quand il y a une actualité. » Le direct reste toutefois complémentaire des autres sources d’information d’autant qu’en direct la moindre ambiguïté peut vite être la source de ­rumeurs. « Ce qui est malgré tout intéressant c’est que le live permet de montrer concrètement ce qui se passe et, parfois, de réfuter de fausses informations. Surtout qu’avec les réseaux sociaux celles-ci ont tendance à se répandre rapidement. »

Confiant dans l’avenir, il est convaincu que les médias sur les réseaux sociaux sont appelés à prendre de ­l’importance, notamment parce qu’ils créent une ­interaction nouvelle entre le média et son public « Je crois qu’il faut davantage impliquer les citoyens dans ce qu’on construit parce que, au fond, c’est pour eux que le journaliste fait son travail. »