Journalistes en résidence

par Margaux Deuley

Journalistes en résidence

Journalistes en résidence

Margaux Deuley
Photos : Margaux Deuley
4 septembre 2017
envoyés spéciaux pour éduquer aux médias

Désinformation, préjugés, liberté d’expression peau de chagrin… Pour lutter contre ces maux,  l’Education nationale mise sur l’éducation aux médias des enfants et adolescents. Depuis janvier 2016, des journalistes partent en immersion dans des établissements scolaires et culturels pour assurer cet enseignement auprès d’un jeune public. Le point sur cette initiative à l’occasion de la rentrée scolaire.

« Monsieur, pourquoi êtes-vous venus vous perdre à Hayange et en plus, dans un lycée professionnel avec des gens comme nous ? » Celui à qui s’adresse cette apostrophe, Alexandre Duyck, n’a pas dérivé au hasard dans cette commune de la Moselle. Cet ancien grand reporter du Journal du Dimanche a, de son plein gré, mis son travail de journaliste entre parenthèses de janvier à mars 2017. Auprès de ces jeunes, il est venu dispenser de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) dans le cadre d’un programme né un an plus tôt : le journalisme en ­résidence.

Le tournant de l’après Charlie Hebdo

Comprendre le fonctionnement des médias et de l’information ne doit pas être l’apanage des journalistes. Parce que son enjeu est ­démocratique, l’EMI est assurée dès 1983 dans tout type d’établissements ­scolaires, de la maternelle jusqu’aux classes ­préparatoires. Fondée sur de la ­sensibilisation à la liberté ­d’expression et ­l’apprentissage des bases de la construction de ­l’information, cette mission éducative a pour finalité ­d’aiguiser l’esprit ­critique des élèves et leur ouverture sur le monde.

Malgré son inscription dans la loi de refondation de l’école en 2013 par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, l’éducation aux ­médias est restée au stade ­d’enseignement ­transversal dans les écoles. Les enseignants non seulement manquent de temps pour l’intégrer aux ­programmes, mais ils manquent eux-mêmes de formation pour l’assurer auprès des élèves.

 

Alberic de Gouville, rédacteur en chef de France 24 et vice-président de la Maison des journalistes, dispense un module sur la liberté d’expression auprès des élèves de troisième du collège César-Franck, à Paris.

Mais au 7 janvier 2015, un sentiment d’urgence se crée. ­L’attentat ­perpétré contre Charlie Hebdo arrive comme le cruel rappel que l’éducation aux médias et, en l’occurrence, la défense de la liberté ­d’expression, doivent être plus offensives à l’école.

Quelques acteurs des médias, dont Jérôme Bouvier, journaliste et conseiller de l’éducation aux médias auprès de Fleur Pellerin – alors ministre de la Culture – mènent une réflexion pour changer la forme actuelle de l’EMI. « Avec la volonté de soutenir cet enseignement et ce, particulièrement dans les quartiers populaires, nous nous sommes ­inspirés du programme des artistes en résidence », explique-t-il.

Ces artistes, grâce au soutien financier des directions régionales des ­affaires culturelles (Drac) sont ­accueillis sur une longue durée dans des écoles ou des structures culturelles telles que des médiathèques ou des centres sociaux. Auprès d’un jeune public, ils mènent un travail de création et de sensibilisation à ­l’expression ­artistique.
Par déclinaison, Jérôme Bouvier ­envisage le journalisme en résidence. « L’idée fondatrice est d’envoyer un journaliste en mesure de répondre aux demandes spécifiques d’un ­établissement, précise-t-il. La force de ce ­travail d’éducation est tel qu’il s’adapte à la réalité du terrain. »

Fin 2015, les Drac lancent les ­premiers appels à candidatures. Lorsqu’il soumet son dossier, le ­journaliste doit définir son axe de travail en imaginant les dispositifs qu’il ­souhaite mettre en place dans les structures scolaires et culturelles ­(module ­théorique sur la ­liberté d’expression couplé à un atelier de ­reportage, par exemple). Par la suite, les mairies, en concertation avec un comité de suivi – ­généralement composé d’écoles de journalisme, d’un journal, d’un centre culturel et d’acteurs de l’éducation nationale – sélectionnent le journaliste ayant proposé le meilleur projet. Enfin, les établissements peuvent faire appel à son intervention.

Déconstruire les préjugés

La première nationale est initiée à Dunkerque, le 18 janvier 2016. ­Valérie Rohart, ancienne grand reporter pour Radio France ­Internationale, amorce une résidence de quatre mois auprès de ­trente-cinq ­établissements. ­Le bouche-à-oreille ­fonctionne et la journaliste est ­sollicitée par de ­nombreux enseignants et professeurs documentalistes.

Valérie Rohart arrive dans un contexte où ceux-ci sont démunis. « Deux mois après les attentats du 13 ­novembre et une importante ­vague de migrants dans le camp de Grande-Synthe, chez les élèves, les ­préjugés ont la vie dure », témoigne-t-elle. Dans les classes, des propos tels que « les migrants sont des terroristes » ou « les journalistes de Charlie Hebdo ont mérité cet attentat », sont devenus des refrains tristement habituels. Précisément appelée pour déconstruire ces préconçus, Valérie Rohart dispense des modules sur la liberté d’expression auprès d’élèves de CP jusqu’aux étudiants de licence. « À travers l’histoire de la caricature et du ­dessin de presse, j’ai voulu faire passer l’idée que la liberté d’expression ­s’applique déjà à eux, qu’ils en ont déjà besoin et, surtout, qu’elle leur appartient », ­résume-t-elle.

CCF News est le journal scolaire du collège César-Franck, à Paris. Avec l’appui de Valérie Rohart, les élèves réalisent dossiers, sondages dans la cour et reportages avec une rigueur journalistique.

Dans les classes d’écoles primaires, les modules relèvent davantage d’une introduction aux médias. En premier lieu, la ­journaliste tâche de leur apprendre à différencier une information d’une ­publicité et un ­média d’un réseau social. En ramenant le concept à leur échelle, ­Valérie fait passer l’idée que l’information est, avant toute chose, un outil de ­décision. « Pour choisir une école supérieure, un métier, tout cela ­nécessite de s’informer dès le plus jeune âge. C’est un enjeu sur lequel on n’insiste pas assez », ­conclut-elle.

Dans la lutte contre les préjugés, les journalistes en résidence ont ­également un rôle à jouer dans la sensibilisation à l’usage d’Internet, où l’information est désormais concurrencée par les rumeurs, les ­théories radicales et complotistes. Une mise en garde d’autant plus ­nécessaire que, d’après le rapport annuel de l’Institut Nielsen, fin 2016, les ­adolescents seraient présents sur les réseaux sociaux près de neuf heures par jour. Soit plus d’heures qu’ils n’en consacrent à leur sommeil ou à leur journée de classe.

Pour Nathalie Vallier, chef ­d’établissement en ­collège, la légitimité de l’enseignant pâtit de cette situation. « Désormais, notre ­parole est une parole parmi d’autres, celle de Youtube, de Facebook et des autres ­réseaux sociaux, déplore-t-elle. Le monde des médias est devenu complexe et, pour expliquer aux élèves ce que sont les algorithmes, les données, ou comment se construisent les théories du complot, nous sommes perdus. »

Bien souvent, les interventions des journalistes deviennent donc des ­formations in situ où les enseignants apprennent tout autant que les élèves sur les rouages de l’information. « Des enseignants et ­documentalistes très investis ont d’ailleurs demandé à être formés hors des temps de classes », se félicite Valérie Rohart.

 

Pour que les élèves se réapproprient les outils médiatiques, Lucas Roxo organise divers ateliers pratiques, dont l’animation d’émissions de radio dans les établissements scolaires de Roubaix.

C’est autour de l’intox que Julia Beurq se voit sollicitée lors de sa résidence à Allonnes, en Pays de la Loire, entre janvier et mai 2017. Pour répondre à ces sollicitations, cette journaliste indépendante dispense quatre modules théoriques. Cela lui permet d’expliquer comment la ­vérification de sources permet de se prémunir des fausses informations et des ­théories douteuses.

Pas de quartiers pour les médias

Lors de sa dernière séance, la journaliste pigiste décide de confronter les élèves à des exemples de vidéos complotistes qui circulent sur ­Internet. « Ils se sont montrés très vifs et ont tout de suite vu ce qui n’allait pas », se réjouit-elle. Mais lorsqu’elle propose le même exercice à des élèves de BTS qui n’ont pas eu de modules d’initiation, le résultat est ­laborieux. « Beaucoup se sont fait avoir et n’étaient pas du tout alertés par ces fausses informations, se souvient-elle. Néanmoins, cela prouve qu’il suffit de peu de choses pour aiguiser leur esprit critique. »

Alors que la défiance envers les médias s’accentue, le défi des ­journalistes en résidence est aussi celui de reconstruire la relation entre les jeunes et les médias. « Sur le terrain, on se rend compte que les gens ne savent pas comment travaillent nous travaillons, remarque Julia Beurq. Cet éloignement de la sphère de l’information est en partie ce qui crée l’incompréhension des lecteurs. »

Lucas Roxo, journaliste indépendant en résidence à Roubaix, a dû, lui, faire face au rejet catégorique des médias. Dans un lycée, il a commencé son intervention par un test. « Placez vous sur la ligne. À gauche, vous avez confiance dans les médias. À droite, pas du tout. » D’un même pas, tous les élèves se sont agglutinés sur le côté droit. Pour Lucas, une telle réaction n’a rien de surprenant. « Les médias traditionnels leurs renvoient une image des quartiers populaires et de l’immigration qui est dégradante, remarque-t-il. Quand on leur demande à quoi Roubaix est le plus souvent associée, les réponses sont unanimes : délinquance, ­pauvreté et abstention. »

Il n’est pourtant pas question, pour Lucas, d’adopter une posture ­paternaliste, laquelle consisterait à rejeter systématiquement la critique émise envers les médias. « D’abord, cela serait refuser de remettre notre profession en question. Ensuite, comment voulez-vous dire à un élève de faire confiance à des médias s’il se sent insulté ? constate-t-il. La démarche de la résidence, c’est un journaliste et des élèves sur un pied d’égalité, qui essaient de construire ensemble. »

Son objectif n’est donc pas celui d’une réconciliation. Tout son défi est alors de montrer comment cette critique peut se transformer en une réflexion et un projet constructif.

Se réappropier les outils médiatiques

En partant du décryptage de journaux télévisés et d’articles de presse, Lucas Roxo invite les élèves à créer leur média idéal. À mesure qu’ils animent des émissions de radios ou tournent leurs propres vidéos, ils prennent du recul. À terme, ils imaginent des solutions pour améliorer le ­traitement de l’information et la rendre plus indépendante. C’est un ­collégien qui soumettra à Lucas l’idée la plus brillante : « On ­pourrait créer un genre de CNC (Centre national de la cinématographie, NDLR) pour les médias ! Comme ça, il serait élu, indépendant et aurait la charge de financer les rédactions. »

Dans les quartiers populaires, une autre idée est très ancrée : celle que seules les « élites » ont leur place dans les médias. Alexandre Duyck, le constate dès son arrivée en résidence dans le lycée ­professionnel ­Maryse-Bastié d’Hayange. « Pour eux, il est impossible qu’un ­journaliste qui a voyagé dans le monde entier puisse venir volontairement ici et leur accorder de la considération », affirme-t-il. Afin que les élèves valorisent à la fois leur ville, leurs origines et leur filière, Alexandre leur demande de réfléchir à des reportages et de collecter des informations pour produire un récit. « Par l’écriture, ils ont vu qu’il était possible de changer le regard qu’on porte sur soi et, dans le même temps, celui des autres », soutient-il.

Reprendre le flambeau

Si chaque journaliste en résidence poursuit un objectif différent, tous ont en commun l’usage d’une pédagogie active. Une manière de mieux comprendre les mécanismes de l’information, mais aussi de rompre avec une vie scolaire classique, ­rythmée par des cours magistraux. « En donnant l’opportunité aux élèves de s’exprimer, de créer quelque chose, on parvient à récupérer des élèves au profil ­décrocheur », estime Lucas Roxo.

Malheureusement, la pratique est aussi ce qui nécessite le plus de temps. Et, en résidence, ce dernier reste le principal obstacle. « Lorsqu’on ­intervient entre trente et quarante établissements, il est difficile de mettre en œuvre tout ce que nous voudrions, regrette Valérie Rohart. ­Tributaires des programmes scolaires et de leurs projets en cours, les ­enseignants ne nous accordent parfois qu’une ou deux heures pour aborder une thématique qui en nécessiterait le triple. »

Reste que le journalisme en résidence n’est pas une fin pour l’EMI. Pour que le travail des journalistes se pérennise, il est essentiel que les ­enseignants reprennent le flambeau de l’éducation aux médias.
« Selon le degré d’implication du professeur pendant les interventions, les ­objectifs sont plus ou moins remplis, remarque Lucas Roxo. Si ­certains ont perçu ma présence comme l’occasion de se mettre en ­retrait, d’autres se sont ­approprié le sujet avec la perspective de, je l’espère, poursuivre ce ­travail après mon départ. »

 

« L’éducation aux médias donne les outils du choix »

Divina Frau-Meigs est sociologue des médias experte auprès de l’Unesco. Directrice du Centre de liaison de l’éducation aux médias et à l’information (Clemi) de 2013 à 2015, elle défend l’intérêt public de l’éducation aux médias.

Que recouvre exactement l’éducation aux médias ?

Photo : Olivier Ezratty

Divina Frau-Meigs. L’éducation aux médias est avant tout un projet politique. Il est aussi un droit ­socio-économique et une pédagogie avec un ­ensemble de compétences spécifiques, dont l’esprit critique. C’est cette triple ­dimension qui fait qu’on ne peut pas confondre l’éducation aux médias et à l’information avec, par exemple, de l’éducation à ­l’environnement ou à la santé. C’est un projet qui envisage ­l’information sous toutes ses nouvelles formes. C’est-à-dire, l’information ­d’opinion et ­d’actualité, mais aussi celle sous forme de ­données, de datas et de documents ­multimédias. C’est donc un enjeu politique auquel tout le monde doit être formé car ces informations créent ­l’opinion publique en démocratie. C’est d’ailleurs la perspective du ­journalisme dès ses débuts : créer une opinion contradictoire avec des discours pluralistes.

Et Internet ?

D. F.-M. Cette nécessité est encore plus vraie avec le ­numérique qui, aujourd’hui, nous rend ­participatifs et fait de ­chacun de nous des médias. C’est un droit socio-économique dans le sens ­où l’EMI est aussi une forme d’employabilité. En 2050, tous les métiers pourront se faire à partir d’Internet. À l’école, les compétences de base ne sont plus seulement lire, écrire et compter. Il faudra désormais savoir naviguer et se publier. Cette transition effraie, mais L’EMI permet justement de comprendre l’enjeu de la connexion en ligne et de ses retombées hors-ligne, de ne pas s’en affoler. L’éducation aux médias donne les outils du choix.

En quel sens serions-nous tous ­devenus des médias ?

D. F.-M. Le numérique, dans sa forme actuelle, ­permet à toute personne d’émettre une ­opinion et de la publier avec une ligne ­éditoriale. C’est le cas de Youtube où il existe des chaînes spécifiques, des blogs qui sont suivis parce qu’ils abordent une thématique bien ­précise. Dans la période ­pré-numérique, c’est une chose pour laquelle il y avait des freins à l’entrée. Pour lancer une chaîne de ­télévision, par exemple, il fallait de l’argent et les ­diplômes nécessaires. Or tout cela s’est levé avec le numérique. Prenons l’exemple d’une recette de cuisine : vous cherchez une ­recette sur Internet, vous visionnez le tutoriel, vous réalisez, vous goûtez et vous décidez d’y ajouter des ­commentaires. Enfin, vous la partagez avec vos amis ou des professionnels. Vous êtes devenu un média. Ce qui s’opère, c’est une exploitation de la valeur médiatique jusqu’aux deux ­extrémités. C’est-à-dire qu’une institution surplombante peut continuer à envoyer des informations, et des individus ­complètement horizontaux peuvent aussi émettre et faire remonter des informations. C’est la fin d’un monopole unidirectionnel dans lequel nous étions avant le numérique.

Peut-on dire que l’école a désormais fait une place à ­l’enseignement des médias et de l’information ?

D. F.-M. Dans les textes, on peut dire que l’EMI a gagné car elle est inscrite dans la refondation de l’école. Les établissements ont désormais à leur disposition plusieurs référentiels sur le numérique et sur la vie privée. Cela donne des armes aux ­enseignants qui veulent s’en ­saisir. ­Beaucoup d’entre eux s’ouvrent à ces ­questions et n’ont pas peur de faire une ­formation pour se lancer. Mais dans les ESPE [école supérieure du professorat et de l’éducation, NDLR], lieux de ­formations des ­enseignants, il y a une ­reculade. Ils ont, tout au plus, six heures de formation dans leurs parcours. A ce rythme, nous serons en 2096 lorsque tous les ­enseignants seront formés à l’EMI… de 2016. De plus, son ­expansion est très ­hétérogène sur le ­territoire français. Cela tient également au fait que ­l’EMI nécessite une ­pédagogie très active. ­Actuellement, elle a du mal à se mettre en place à l’école qui, dans sa forme ­classique, se prête mal aux projets ­pluridisciplinaires.

Pensez-vous que ­l’éducation aux médias devrait être ­financée par les entreprises médiatiques ?

D. F.-M. Pour des questions de crédibilité et ­d’authenticité, nous avons toujours fait ­appel aux médias. Cependant, il est ­nécessaire que l’EMI fonctionne sur le mode d’une ­participation ­multi-acteurs, avec une ­coordination très précise des ­instances ­publiques que sont les ministères de ­l’Education nationale et de la Culture. ­Récemment, les « ­Décodeurs » du Monde se sont ­emparés de ­l’éducation aux ­médias en ­proposant un kit à ­destination des élèves et des ­enseignants pour ­vérifier l­’information. Bien que ce genre ­d’initiatives ­rapides soit ­honorables, il faut veiller à ce qu’elles restent sur un intérêt ­public. Il y a une vraie ­réflexion à mener pour que ces projets se ­développent en toute ­transparence.

Est-ce justement là la force du journalisme en résidence, qui fait appel à des journalistes d’horizons différents ?

D. F.-M. Lorsqu’on faisait appel à des journalistes pour éduquer aux médias via le Clemi [Centre de liaison de l’éducation aux médias et à ­l’information, NDLR], nous avons toujours eu des difficultés à faire venir des journalistes qui n’étaient pas issus du service ­public. De ce fait, on retrouvait ­régulièrement les mêmes journalistes et leurs messages étaient toujours très éthiques et policés. La possibilité que les journalistes indépendants ­puissent eux-mêmes apporter leur vision est une ­excellente ­initiative, pourvu que ce soit une coordination précise avec les ministères. Cela doit également passer par l’échange de bonnes pratiques avec d’autres pays. En ­matière d’éducation aux médias, la France se situe dans le top cinq européen, juste après la ­Finlande, la Suède et ­l’Angleterre. Nous pouvons donc avoir bon espoir.

L’organe institutionnel de l’éducation aux médias est le Centre de liaison de l’enseignement des médias d’Information (Clemi), dépendant des ministères de l’Éducation nationale et de la Culture. Avec des établissements scolaires, il coordonne des formations au numérique, la création de médias scolaires et la semaine de la presse.
La dernière investigation d’Hicham Mansouri avait révélé l’import de 2 500 tonnes de déchets toxiques d’Italie sur le sol marocain.

Hicham Mansouri, Plume en exil

Journaliste marocain exilé, Hicham Mansouri est ­accueilli par la Maison des ­journalistes. Dans les classes où il ­intervient pour sensibliser à la liberté de la presse, il ­encourage les élèves à s’emparer du récit pour s’exprimer.

Enfant, Hicham Mansouri ne se trouvait pas à la hauteur. ­Littéralement. Il était, d’après ses adjectifs, un garçon ­minuscule, trop court. Alors, pour forcer le respect « des plus grands et des plus forts que [lui] », Hicham s’est mis à écrire et à dessiner des scènes du quotidien dans son propre journal. Celui-ci circulait entre les mains de ses camarades qui, de crainte d’être ridiculisés par l’un de ses écrits, sont devenus ses plus fidèles alliés.

Aujourd’hui, Hicham a 35 ans et une ­silhouette qui ne s’est pas tellement ­étoffée avec le temps. Journaliste marocain ­originaire de Ouarzazate, sa vie professionnelle est, dès le départ, jonchée d’obstacles. « Lorsqu’on est loin de l’axe Rabat-Casablanca, les deux villes principales du Maroc, il est très difficile de se faire un nom », expose-t-il de sa voix feutrée. Après une licence en ­journalisme et un master en management des médias, ­Hicham engloutit ses économies dans les trajets de bus pour Rabat, là où se ­réunissent les principaux acteurs du journalisme. De rencontre en allées et ­venues, il se constitue un réseau et décroche son premier poste au journal Machahid.

Ayant toujours considéré le récit comme un outil de défense, Hicham se consacre ­naturellement à l’investigation. En 2003, il fonde l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (Amji) en collaboration avec quelques confrères.

Au Maroc, les journalistes d’investigation font, selon lui, face à un choix : « Se ­contenter d’écrire sur des sujets peu utiles à la société ou tenter de faire bouger les lignes, quitte à être critique envers le régime. » Hicham n’a pas longtemps hésité avant d’opter pour la seconde option. En revanche, ce qu’il est loin d’avoir ­choisi, ce sont les risques de répression qu’elle ­implique. « La liberté d’expression n’est pas homogène sur le territoire. Un récit ­banal, une critique légère d’un préfet ou d’un responsable de police peut vous coûter très cher. »

Résister contre la censure

En 2008, alors que tous les citoyens ­marocains doivent changer leur carte ­d’identité ­nationale pour un passeport biométrique, le journaliste décide d’ouvrir une enquête. « Le délai octroyé par le gouvernement était extrêmement court. Toutes les ­administrations étaient engorgées et tous ceux qui ne ­parvenaient pas à effectuer le changement étaient passibles d’une amende », ­détaille-t-il.

Alors qu’il passe ses journées dans les interminables files ­d’attente, il découvre qu’un service de nuit est réservé aux classes ­aisées. De la corruption au harcèlement contre les femmes, Hicham filme toutes les scènes ­auxquelles il assiste et en fait un récit. « Ce n’était pas une grande enquête ni même un grand secret. Mais sur le plan ­local, elle a fait scandale », précise-t-il.

Pourtant, peu après la publication, il reçoit d’innombrables menaces au téléphone, se fait agresser par des hommes déguisés en pickpocket lors d’un trajet de bus, voit les bureaux de sa rédactions cambriolés. Pour couronner le tout, le site internet du journal se fait hacker et affiche des pages pornographiques. Si ces attaques morales et physiques le marquent, Hicham n’envisage à aucun moment de capituler. « La résistance contre la censure, estime-t-il, est un combat sans relâche. » Une lutte qui, selon lui, doit être menée de front avec le peuple marocain.

En 2011, alors que le pays vit au rythme des révoltes du Printemps arabe, ­Hicham ­développe, en collaboration avec The ­Guardian, l’application Story Maker. Grâce à cet outil de montage de son et de vidéos, l’usager peut ­sauvegarder son travail sans risque que celui-ci soit intercepté par le gouvernement. « Comme les informations restaient en circuit fermé, les gens ressentaient le besoin de les relayer ­eux-mêmes. » ­­

Lui-même promeut cette application pendant un an dans des workshops et des formations. Mais un matin, tout s’arrête. « Nous nous sommes présentés à l’hôtel où ­devait se ­tenir une conférence et c’était fini. Notre activité était interdire par le ­gouvernement. Sans aucune justification légale. Sans ­expertise. Rien n’était écrit. Il n’y avait ­aucune trace. »

Poursuivre la lutte

Le 17 mars 2015, Hicham est condamné à dix mois de prison pour ­atteinte à la ­sécurité interne de l’État et pour tenue d’un ­local de prostitution. « Accoler une accusation de droit commun aux journalistes pour les ­réprimer est une pratique très courante du gouvernement, explique-t-il. L’intérêt étant de laisser entendre aux citoyens que cette profession est exercée par une majorité de malfrats. »

Alors qu’il purge sa peine, il fait ­l’objet de nouvelles accusations. « À chaque procès, il faut contacter les ONG pour assurer sa défense, réunir des preuves, répondre aux articles de diffamation. C’était invivable. J’étais épuisé, souffle-t-il. L’idée a donc été de me taire et de quitter le pays pour faire reporter le procès. »

Dès le lendemain de sa sortie de prison, ­Hicham quitte le Maroc pour la France où il demande l’asile. En attendant ­d’obtenir le statut de réfugié, il reprend des études de ­sociologie à l’université ­Paris VIII. « J’ai ­voulu prendre le temps de ­découvrir le ­paysage ­médiatique ­français tout en ­continuant à ­soutenir comme je le pouvais les mouvements pacifiques au ­Maroc », ­souligne-t-il.

À la fin du mois d’août 2016, son dossier est retenu par la Maison des journalistes (MDJ), ­l’association d’accueil de journalistes exilés. « Quand on y arrive, c’est un peu comme en prison. Les autres ­journalistes te demandent “ alors, c’est quoi ton affaire à toi ? ” glisse-t-il dans un rire. Mais entre e­xilés, nos échanges sont d’un grand ­réconfort ­psychologique. »

Petits journalistes citoyens

À la demande de la MDJ, Hicham ­intervient régulièrement dans des établissements ­scolaires pour sensibiliser à la cause de la liberté d’expression. « Témoigner est très important pour moi et je suis heureux que les écoles s’ouvrent à cela, affirme-t-il. À la fin d’une séance, si les élèves ­parviennent à saisir la complexité de la situation d’un pays qu’ils voyaient en noir et blanc, ­j’estime que j’ai réussi mon pari. »

Dans cette optique, chacune de ses ­interventions repose sur le récit et l’échange. Si les élèves émettent de bonnes remarques, des préjugés émergent parfois. Mais pour ­Hicham, « tout est bon à prendre. L’idée n’est pas de leur ­inculquer ni de moraliser quoi que ce soit ».

Et parce que l’école ressemble à une ­petite ­société démocratique, Hicham ­souhaite ­qu’­elle soit le premier lieu où on débat et où on s’exprime librement. Tout comme il en a pris ­l’habitude à leur âge, Hicham espère que ces élèves, à leur tour, s’emparent du récit pour exprimer les problèmes qu’ils vivent à leur échelle. « Des soucis liés au ­transport, à la cantine ou aux cours de maths, tout ­mérite d’être écrit. Si on mettait en place cette culture de l’expression de soi, je suis ­persuadé que les élèves cesseraient de faire des tags dans les toilettes de l’école et ­d’insulter les ­professeurs. Pour s’insurger, ils auraient un ­journal. »

La Maison des ­journalistes est une ­association qui a ­développé son propre ­programme de ­journalisme en ­résidence. Son ­projet ­« ­Renvoyé spécial », créé en 2006, poursuit une ­mission d’accueil de ­journalistes ­exilés venus du monde ­entier. Très sollicités depu­is ­l’attentat de ­Charlie Hebdo, les renvoyés spéciaux vont à la ­rencontre des élèves dans les ­établissements ­scolaires pour sensibiliser à la cause de la liberté de la presse, en ­passant par le récit de leur propre expérience.
Alberic de Gouville, vice-président de l’association et ­rédacteur en chef de France 24 en est persuadé : « Pour déconstruire les préjugés et éviter la ­défiance, il n’y a pas de meilleure méthode que d’aller ­témoigner dans les classes. De plus, le discours d’un journaliste réfugié n’a pas le même ­impact que celui d’un journaliste ­parisien. »
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