Handicapés et bien sapés

par Mathilde Delacroix, Ralitsa Dimitrova, Aimie Faconnier et Alice Gobaud

Handicapés et bien sapés

Handicapés et bien sapés

Mathilde Delacroix, Ralitsa Dimitrova, Aimie Faconnier et Alice Gobaud
31 juillet 2017

Allier style et handicap, c’est aujourd’hui possible grâce à une poignée de créateurs et d’associations. Des vêtements haute couture au prêt-à-porter, les personnes handicapées ont de plus en plus le choix pour s’habiller. Dans une société où l’image de soi est essentielle, ces créations mettent en valeur les différences et aident à les assumer.

Le long du canal de l’Ourcq à Paris, une petite boutique à la devanture rose attire l’œil. Quand on passe la porte, de nombreux vêtements impeccablement repassés sont alignés sur des portants. Dans le fond de la pièce, une paire de ciseaux et des accessoires de couture s’éparpillent sur un immense bureau. Esquissés au crayon noir, des dizaines de dessins de mode tapissent les murs blancs. Sur le mur d’en face, ces croquis deviennent réalité, portés par des mannequins lors de défilés. Un atelier de couture ordinaire, ou presque. Accroché dans un coin, un petit écriteau indique : « mode et handicap ».

Retour neuf ans plus tôt. Assis dans le métro parisien, le jeune styliste Chris Ambraisse Boston dessine quelques vêtements sur un carnet. Dans son dos, une voix le félicite pour la beauté de ses croquis. Cette femme en fauteuil va ensuite lui poser une question qui va changer sa vision de la mode : « Pourquoi ne pas dessiner d’aussi belles pièces pour nous ? »
Et pourquoi pas…

Une mode « handispensable »
Photo : Mathilde Delacroix/EPJT – Dessins : Chris Ambraisse Boston

Imaginer des vêtements pour personnes valides et adaptés aux handicapés, c’est le pari fou que s’est lancé Chris Ambraisse Boston en créant, en 2009, la marque A&K Classics. Les nombreuses photos affichées dans sa boutique en témoignent : pendant les défilés du créateur, ce sont les mannequins en fauteuil qui occupent le devant de la scène.
Cet ancien étudiant des Beaux-Arts milite pour une mode adaptée à tous les corps, toutes les différences. « J’ai voulu réunir la mode et le handicap, deux univers qui, dans l’esprit de beaucoup, semblent impossible à associer », assure Chris Ambraisse Boston. Dans son atelier du 19e arrondissement, le styliste dessine et son modéliste, Samir, coud. Un duo gagnant puisqu’ils ont reçu en décembre 2016, le prix Jeunes Talents décerné aux artisans par la chambre des métiers d’Île-de-France.

De la boutique, un étroit escalier mène au sous-sol. Le tac-tac des machines à coudre résonne. Au fond, un mannequin attend d’être habillé et, derrière, des dizaines de rouleaux de tissus espèrent sortir du placard pour donner corps et sublimer les dessins du styliste.

L’objectif de la marque A&K Classics est avant tout de créer un vêtement chic, qui mette en valeur tous les corps, quelles que soient leurs différences. Derrière l’esthétique et l’originalité des fermetures ou des empiècements, se cachent en réalité des astuces qui permettent aux handicapés de s’habiller plus facilement. Ces vêtements n’ont rien de médical et ne stigmatisent pas davantage le corps handicapé. De nombreuses personnes valides se voient, elles aussi, porter ces vêtements sans se douter qu’ils sont adaptés pour les handicapés.

Les initiatives comme celles de Chris Ambraisse Boston contribuent à casser le tabou qui entoure encore le handicap en France mais aussi à prouver qu’être handicapé moteur ne signifie pas renoncer à la mode. « On peut être en fauteuil et vouloir être sexy ! », clame Sandrine Ciron, handicapée depuis sa naissance et présidente de l’association Fashion Handi. Elle organise des défilés et des shootings photos pour montrer que le handicap a sa place dans le mannequinat et qu’une femme, même en fauteuil, peut mettre un vêtement en valeur. « La mode c’est important pour tout le monde. Handicapé ou pas, on préfère tous être beaux », plaide-t-elle.

« Le handicap ne justifie pas qu’on s’habille comme des sacs à patates »

Delphine Nivot

Mais ce n’est pas tout. Etre bien habillé peut avoir une vertu thérapeutique. Quand le handicap survient brutalement, accepter son nouveau corps est parfois une épreuve que le vêtement peut aider à surmonter. Delphine Nivot, ancienne étudiante des Beaux-Arts, est paraplégique depuis un accident de voiture survenu quand elle avait 19 ans. Elle aime se sentir élégante. Cela n’a pas toujours été le cas. Au début, Elle se réfugiait dans des tenues confortables mais pas vraiment glamour : le bon vieux jogging en molleton.

Et puis il y a eu un déclic. Quelques mois après l’accident, Delphine passe entre les mains expertes d’une esthéticienne : « Immédiatement, je me suis sentie à nouveau moi-même », se souvient-elle. Plus tard, elle fait tout pour façonner son apparence à sa manière, se créer un look personnel. Aujourd’hui, son rêve est de devenir conseillère en image, « parce que le handicap ne justifie pas qu’on s’habille comme des sacs à patates. L’image de soi est essentielle ».

Les histoires comme celle de Delphine sont nombreuses. Pour Catherine aussi, les vêtements sont plus qu’une affaire de coquetterie, ils lui ont permis de se sentir mieux dans sa peau après son accident. Une chute, à 25 ans, du cinquième étage alors qu’elle nettoyait les vitres. « Un accident bête », soupire cette quinquagénaire . « J’ai des souvenirs très précis de mon premier shopping quand je suis sortie du centre après un an de rééducation, raconte-t-elle. J’étais avec des amis et je me suis sentie à nouveau dans la vie normale. Je me souviens même des vêtements que j’ai achetés. Un jeans, une petite veste avec un col en fourrure et un blouson. Ne pas avoir été obligée de changer mon style vestimentaire m’a permis d’accepter mon handicap. Parce que je me suis dit : “Voilà, je peux faire les mêmes choses qu’avant”. »

Dans la boutique de A&K Classics, Samir, le modéliste, installe la nouvelle collection de la marque. Photo Aimie Faconnier/EPJT

Dans notre société, la mode répond à « un besoin naturel d’imitation chez l’homme », explique Frédéric Godart dans son ouvrage Sociologie de la mode. Celle-ci est parfois considérée comme superficielle mais elle est en réalité essentielle, confirme Frédéric Monneyron, sociologue de la mode. De nos jours, difficile d’échapper en tout cas à son emprise tant elle est un véritable objet d’intégration sociale. Mais si elle a le pouvoir d’intégrer, elle peut aussi stigmatiser ceux qui ne la suivent pas, des personnes handicapées, par exemple, qui ont parfois du mal à trouver les vêtements qui leur conviennent.

« Ne pas pouvoir s’habiller comme les autres, c’est ne pas pouvoir s’inscrire dans la même temporalité que les autres. Et, pourtant, c’est hyper important pour se faire une place dans notre société où tout va vite », complète Muriel Robine, présidente de l’association Cover Dressing, auteure d’un mémoire sur la mode comme outil d’inclusion des personnes en situation de handicap. « Le vêtement adapté est déjà une manière de les stigmatiser, explique Frédéric Monneyron, En revanche, s’il ressemble à une tenue habituelle et que les astuces pour faciliter l’habillement ne se voient pas, c’est un moyen d’intégrer la personne handicapée dans la société. »

 

Des vêtements cousus confort et tendance
Photo : Mathilde Delacroix/EPJT – Dessins : Chris Ambraisse Boston

A 25 ans, Sarah Da Silva Gomez a créé Constant & Zoé, une marque de vêtements adaptés. Ce n’est pas un hasard. Son frère, Constant, est handicapé moteur et cérébral. L’habiller de vêtements classiques était souvent pour lui et ses proches un enfer. Pour sa ligne, Sarah Da Silva Gomez privilégie des tissus solides, résistants qui maintiennent bien mais cependant assez souples pour que le vêtement puisse être enfilé sans se contorsionner. Elle répond ainsi aux besoins vestimentaires de personnes lourdement handicapées, qui nécessitent des vêtements ergonomiques. Scratch, zip, pressions… autant d’astuces qui permettent de s’habiller sans que ce soit une souffrance physique. Si elles sont hyperpratiques, ses créations accordent cependant moins d’importance à l’esthétique.

« Les marques qui vendent des vêtements adaptés proposent des produits moches »

Chris Ambraisse Boston

Retour à Paris, chez Chris Ambraisse Boston qui s’attache à démédicaliser le vêtement. « Les marques qui vendent des vêtements adaptés proposent des produits moches », lâche le créateur sans détour. Ses vêtements sont à la pointe de la tendance, sans jamais oublier l’ergonomie. A chaque nouvelle collection, pour concevoir des solutions innovantes et créer de nouvelles pièces, il s’entoure d’ergothérapeutes et d’handicapés. A ces derniers, il « pose énormément de questions afin de comprendre leurs besoins, et pouvoir créer un vêtement qui sera vraiment adapté ». Depuis 2009, le styliste a eu le temps de cerner leurs attentes et de mettre au point de nombreuses astuces : les robes adaptées sont ouvertes au niveau des fesses pour que la personne en fauteuil ne soit pas gênée, les jupes sont zippées sur toute la longueur pour être enfilées plus facilement et les chemises conçues avec de nombreuses pressions, faciles à enlever et à remettre.

Toutes ces astuces nécessitent de la recherche, de l’investissement et du temps. Les vêtements adaptés sont donc relativement chers par rapport à ceux que l’on peut trouver dans les enseignes de prêt-à-porter traditionnelles. Chez A&K Classics, un pull coûte entre 60 et 90 euros, un jeans entre 80 et 120 euros et certaines pièces, faites avec des matières plus luxueuses, peuvent grimper à plus de 1 000 euros.

Comparatif des prix entre plusieurs vêtements traditionnels et des vêtements adaptés au handicap.

Être handicapé et devoir remplir son dressing de vêtements adaptés, chers et peu esthétiques, est souvent vécu comme une double peine. Certaines personnes, par principe ou parce qu’elles n’ont tout simplement pas le budget, ont décidé de tout faire pour trouver leur bonheur dans les enseignes traditionnelles de prêt-à-porter. « Je me suis toujours débrouillée avec ce que l’on trouve dans le commerce. Je me refuse de porter quelque chose de laid sous prétexte que c’est “adapté” à mon handicap », martèle Elisabeth Segard, née avec une malformation des bras.

« Les vêtements adaptés ne sont pas forcément nécessaires », la rejoint Delphine Nivot. Elle aussi a choisi de s’habiller dans les magasins traditionnels, « comme tout le monde ». Avec l’expérience, sélectionner les bons vêtements est devenu naturel. « La principale difficulté, c’est de trouver des pièces qui nous mettent en valeur. Maintenant, je connais les vêtements qui me correspondent. Je vais privilégier les matières qui maintiennent bien, plutôt que des tissus glissants. Les boutons sont à éviter, tout comme les manteaux longs », explique-t-elle.

Pour d’autres handicapés, c’est plus compliqué. La difficulté d’accès à certaines boutiques est un premier obstacle. La difficulté à repérer les vêtements adéquats dans les magasins en est un autre. Souvent renforcée par l’incapacité des vendeurs à conseiller les personnes handicapées. « Certains n’osent pas nous aborder ou nous dire si un vêtement ne nous va pas. Les vendeurs en prêt-à-porter ne sont pas formés à ça », regrette Delphine Nivot.

Au fil des années, Delphine Nivot a su trouver, dans le prêt à porter traditionnel, des vêtements qui conviennent à son handicap.

Consciente de ces difficultés, l’association Cover Dressing a créé un label, baptisé Bien à porter, qui doit permettre aux handicapés de repérer directement dans les boutiques ce qui peut leur convenir : des vêtements faciles à enfiler, confortables. Et tendance. « Nous avons cherché un nom de label qui ne soit pas stigmatisant. Nous ne voulions pas marquer au fer rouge des vêtements handicompatibles. Sinon, je ne sais pas si les marques auraient accepté », confie Muriel Robine, sa présidente. Car bien des enseignes hésitent à franchir le pas. Ce n’est pas le cas de la marque pour homme, Brice, première à parier sur le label pour sa collection Printemps-Eté 2017. Pour chaque vêtement labellisé vendu, Brice devra reverser 1 centime d’euro à l’association.

Sur quels critères le label est-il attribué ? Adeline Levesque, ergothérapeute et directrice du laboratoire Cover Dressing sélectionne les vêtements Brice potentiellement labellisables. Encolure trop étroite, tissu trop rêche ou clous sur les poches arrières de pantalon sont des détails rédhibitoires. Au Havre, où siège l’association, elle saisit sur l’ordinateur les informations techniques de chaque vêtement retenu. Un logiciel, créé spécialement pour l’association, analyse si le vêtement peut être porté par l’un des quatre profils déterminés : « Je m’habille à une main », « Je m’habille assis », « Je m’habille à deux » et « Je m’habille en douceur », pour les seniors. Cette analyse informatique est complétée par l’essayage des vêtements par des handicapés. « Après chaque test, je fais un bilan avec la personne qui a porté le vêtement. On spécifie les points positifs, négatifs et les choses à améliorer. Ce compte-rendu est ensuite envoyé à la marque », détaille Adeline Levesque. A long terme, le but est que les marques prennent en considération ces observations et adaptent leurs collections en conséquence.

Le handicap se tisse une Toile
Photo : Mathilde Delacroix/EPJT – Dessins : Chris Ambraisse Boston

Le label Bien à Porter pourrait bientôt faire parti du quotidien des handicapés. C’est en tout cas l’objectif que s’est fixé l’association par le biais du numérique. Le site bienaporter.com permettra de présenter le label, sa démarche et surtout les vêtements labellisés. L’association souhaite également développer une application permettant de géolocaliser les boutiques qui proposent des vêtements labellisés. « Internet, c’est le seul média que l’on a trouvé pour parler à tout le monde », explique Muriel Robine. En plus des conseils mode, le site propose de nombreux articles qui concernent la beauté et le bien-être. Un esprit de communauté s’est créé et les lectrices ont la possibilité d’échanger via les commentaires.

Pour les professionnels de la mode, le domaine du handicap n’est pas très rentable puisqu’il concerne peu de monde : 1,6 million de personnes ont une déficience motrice et 2 % à 3 % de la population française utilise un fauteuil roulant. Avec le développement du shopping en ligne, les marques spécialisées doivent être présentes sur Internet. Elles cherchent à mettre leurs créations en valeur à travers des sites modernes et des boutiques en ligne. Chris Ambraisse Boston concède qu’il est encore difficile pour lui de vivre de son activité. Afin de toucher une clientèle plus large, il est en train de créer un site pour A&K Classics. « Une plateforme web va mettre en avant les vêtements mais aussi permettre à ceux qui ne peuvent pas venir à la boutique de voir ce que l’on propose. »

 

En 2013, la styliste Marion Pautrot, 31 ans, a créé la boutique en ligne Endy & Co. Elle vend des vêtements pour femmes, accessibles aux handicapés, mis en valeur à travers une série de photos professionnelles. Sa marque a déjà du succès puisque trois modèles de la collection sont en rupture de stock. Active sur Twitter et Facebook, Endy & Co relaye les grands événement et défilés de mode qui concernent le handicap.

Les marques ne sont pas les seules à investir Internet. Les personnes concernées par le handicap prennent aussi la parole sur la Toile. Elles sont nombreuses à échanger conseils, astuces ou bonnes adresses pour s’habiller.

Anaïs Barbeau prend la pose pour montrer ses looks sur son blog. Photo JimT Photography

Anaïs Barbeau, 24 ans, souffre d’une quadriplégie spastique depuis son enfance, une maladie qui provoque des raideurs paralysantes au fil du temps. « Vers mes 18 mois ma mère s’est rendue compte que je n’arrivais pas à m’asseoir ni à suivre du regard comme tous les enfants. Elle a donc décidé d’aller voir un spécialiste qui lui a alors dit : “A votre place, je la mettrais dans un centre, parce que votre fille va devenir un légume”. Heureusement, ma famille a fait bloc. J’ai été élevée de la même manière que mes frères. »

La jeune femme a fait de sa différence une force et a décidé, pendant l’été 2014, de lancer son site Bloggeuse à roulettes. Elle donne son avis sur les dernières tendance mode et beauté, une passion qui l’anime depuis l’âge de 13 ans. « Mon handicap est ma plus grande force, il me pousse à aller de l’avant parce que j’ai toujours voulu montrer aux autres que je savais faire la même chose qu’eux », affirme-t-elle.

Elle partage ses conseils et ses trouvailles mode à travers des articles accompagnés de photos. Ce qu’Anaïs préfère par dessus tout, c’est l’échange qu’elle peut avoir avec ses lectrices qui parfois se reconnaissent en elle. « Je réponds toujours aux messages car pour moi c’est important d’être disponible. Il y a quelques années j’aurais aimé qu’une personne soit là pour me tendre la main. Alors si aujourd’hui je peux être cette main tendue c’est ma plus belle victoire. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anaïs est passionnée par l’écriture et la photo. D’autres ont préfère la vidéo comme moyen d’expression. C’est le cas d’Elsa, 26 ans, qui a créé sa chaîne YouTube, Elsa Makeup, il y a six ans. Au départ, elle ne parle pas de son handicap, par peur du regard des autres. Puis, en 2013, elle décide de dévoiler son histoire dans une vidéo qui a été regardée plus d’un million de fois : à 12 ans, les médecins lui détectent une scoliose qui s’est aggravée avec le temps. La jeune femme s’est fait opérer à l’âge de 14 ans afin de corriger ses problèmes de dos. « Pour des raisons encore inconnues je suis sortie du bloc paraplégique », explique-t-elle dans sa vidéo.

Avec 700 000 abonnés, sa chaîne a rencontré un succès que la jeune femme n’avait pas imaginé. Du coup, elle a publié, en mai 2016, un livre où se mêlent ses astuces beauté et son histoire personnelle. Et le mois suivant, elle participe à l’émission « Sept à Huit ». Aujourd’hui, sa chaîne YouTube est sa bouée de sauvetage. « Je m’adresse à mes abonnées comme je le ferais avec des copines. Certes, le maquillage et la mode peuvent paraître futiles. Mais quand on a un quotidien lourd, la légèreté fait un bien fou. »