L’obsession du manger sain

Le « bien manger » est de plus en plus présent sur nos écrans et dans nos assiettes. Une nouvelle mode qui devient, pour certains, une véritable obsession nommée orthorexie. Cette maladie de l’autorégulation alimentaire est encore peu reconnue par les spécialistes. En France, elle toucherait 13 millions de personnes.

Comme toute nouvelle mode, les grands groupes d’alimentation développent un marketing malsain autour de la nutrition saine, qui provoque une véritable méfiance vis-à-vis des industriels.

Comme pour toute nouvelle mode, les grands groupes d’alimentation développent un marketing malsain autour de la nutrition saine. Cela provoque une véritable méfiance vis-à-vis des industriels. Photo: A. M.

Une montagne de verdure occupe près d’un quart de l’imposant réfrigérateur. Au-dessus d’elle, une étagère entière de blancs de dinde sous vide et, en dessous, une conséquente réserve de pots de 1 kilo de fromage blanc 0 %. Le bac à légumes est, quant à lui, plein de pommes. Quelques paquets de surimis et de yaourts 0 % se disputent les places restantes. « Ce midi, j’ai prévu de manger une salade composée et je choisirai un dessert suivant mes ­envies », explique Nicolas, étudiant en lettres, langues et civilisations étrangères (LLCE) à Paris.

Au menu du jour : salade verte, haricots verts, quelques dés de jambon, viande blanche cuite sans graisse dans une poêle spéciale et, enfin, quelques ­lichettes de vinaigre balsamique. Jamais d’huile ni de gras. Il vérifie également la qualité des produits avant l’achat. « Je n’achète pas forcément bio mais je regarde avant tout la qualité. Je veux que ce soit le plus naturel possible, sans gras ni sucres ajoutés. » La qualité est la règle numéro 1, dit-il, mais il consomme de la dinde et du surimi et fait la plupart de ses courses au supermarché. Seuls certains produits, plus spécifiques comme les flocons d’avoine, sont achetés dans des magasins spécialisés.

Recherche de perfection

Scruter la qualité des aliments, les comparer constamment, entrer dans des rituels de consommation, de préparation voire même de planification, voilà les symptômes de l’orthorexie. Ce terme, a vu le jour en 1997 grâce à un test d’un médecin américain, Steven Bratman, qui permet de détecter l’obsession du « manger sain ». Peu reconnue, celle-ci toucherait 13 millions de Français selon Gérard Apfeldorfer, psychiatre et spécialiste des troubles alimentaires.

Cette maladie fait-elle partie des troubles de comportement alimentaire ? Pierre Déchelotte, directeur d’une unité de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Rouen, en est persuadé  : « L’orthorexie est déjà une obsession de la performance, de la perfection. C’est aussi une sorte d’anorexie, en moins grave, mais on a bien un comportement restrictif qui devient obsessionnel. » Sophie ­Julienne, diététicienne au Mans, tempère : « C’est plus un ­comportement sociétal qu’autre chose. »

En revanche, tous s’accordent pour dire que le crédit de l’industrie agroalimentaire s’est considérablement affaibli depuis une vingtaine d’années. Des scandales alimentaires comme ceux de la vache folle, ou plus récemment l’affaire de la viande de cheval dans les lasagnes ont favorisé la méfiance vis-à-vis des industriels. La peur de la maladie, de la pollution ou, dans un tout autre registre, l’obsession de la perte de poids peuvent être à l’origine d’un changement de régime alimentaire.

“C’est surtout difficile à vivre pour les proches”

Même s’il ne se dit pas orthorexique, Nicolas admet que son résultat de 10/10 au test de Bratman parle de lui-même : « J’ai conscience que mon alimentation n’est pas normale mais je ne peux pas revenir en ­arrière. » Il finit sa salade et opte finalement, au dessert, pour un yaourt et deux pommes. À côté du réfrigérateur, sur le plan de travail, un paquet de flocons d’avoine, format 1 kilo, fait face à la ­balance. « Je ne pèse pas tous les aliments, mais je suis obligé de le faire pour le porridge, sinon c’est beaucoup trop lourd », commente-t-il.

Photo : Akynou

Manger au restaurant est impossible pour un orthorexique, car il ne pourra pas contrôler la composition de la nourriture servie. Photo : Akynou/Flickr

Le régime alimentaire d’un orthorexique peut parfois mener à l’exclusion sociale. En plus de plats spécifiques, les heures de repas ne peuvent absolument pas varier d’un jour à l’autre. Les familles sont parfois dans l’incompréhension ou divisées sur la question. « C’est surtout difficile à vivre pour les proches, explique Pétronille, étudiante en deuxième année de droit à Nantes. Ma sœur est en sport étude. Elle contrôle tout ce qu’elle mange et à quelle heure. Un soir de Noël, nous avions rendez-vous à 19 heures. Nous étions en retard. Elle nous a appelé, en crise. Elle devait manger à 19 heures. Pas plus tard. »

“Ils sont dans le déni”

Tous les orthorexiques n’en arrivent pas à ce stade-là mais tous admettent des difficultés au quotidien. « J’ai déjà refusé d’aller à des soirées car j’avais peur de ce que j’allais manger et de perdre le contrôle », admet Nicolas. Un de ses proches confirme même : « Quand on l’invite, il nous dit qu’il a quelque chose de prévu, mais trois semaines plus tard il avoue qu’il avait peur de craquer. »

« La plupart de mes patients atteints d’orthorexie viennent me voir pour des problèmes d’intestins par exemple mais à aucun moment pour cette obsession. Quand je le leur annonce, ils sont dans le déni car ils considèrent leur régime alimentaire tout à fait normal », explique Pierre Déchelotte. La majorité des orthorexiques n’ont, en effet, pas conscience qu’ils sont atteints de cette maladie. Pour eux, cela paraît démesuré puisqu’ils mangent sain et ont une bonne hygiène de vie.

Une maladie qui peine donc à se faire pleinement reconnaître par les personnes atteintes, mais aussi par l’Assurance maladie, qui ne prend pas en charge les soins financièrement. D’ailleurs, Chantal Durand, médecin psychiatre à Tours, considère plus l’orthorexie comme une conduite alimentaire volontaire qu’une maladie et « tous [ses] collègues de [sa] génération pensent la même chose ».

Apolline MERLE et Nicolas TAVARES

La suite de notre enquête

“Me réaffirmer face à la nourriture”
Le régime alimentaire d’un orthorexique

Pour aller plus loin

Le test de Bratman
Dossier de l’Institut Danone : « L’orthorexie: l’obsession du manger sain »
Quand manger sain devient une obsession (vidéo)