Enquêtes EPJT : Athées sans communauté

Le 24 décembre, nuit de Noël , des milliers de Français prennent le chemin des églises pour célébrer ensemble la naissance de Jésus-Christ, à l’origine du christianisme. Mais les messes de minuit n’ont plus les fastes d’antan. Plus généralement, le nombre de croyants, toutes confessions confondues, s’érode. Les athées seraient désormais sur le point de les dépasser : ces derniers représenteraient aujourd’hui un Français sur trois. Des rassemblements non-croyants tentent même de surfer sur la vague athée. En vain, car l’athéisme reste une position complexe, entre indifférence et bricolage spirituel.

Mais quelle mouche a donc piqué les athées ? Rassemblements dominicaux, célébrations de la joie, auraient-ils eu une révélation ? Sacrifieraient-ils au culte d’une nouvelle divinité ? En fait, pas vraiment. Que les églises se rassurent, ils n’ont pas encore leur chapelle. Pragmatiques et rationnels, les non-croyants cherchent avant tout une meilleure visibilité, une organisation pour peser dans le débat avec les religions.

C’est peine perdue si l’on en croit Eric Vinson, professeur du fait religieux à l’Institut de sciences politiques de Paris : « Il n’y a pas de rassemblement possible sans symbole commun. » Une vision partagée par les institutions. En 1988, l’Union des athées a sollicité l’État pour être reconnue en tant qu’association cultuelle. Mais le conseil d’État a rejeté la demande, se refusant à considérer l’athéisme (lien glossaire) comme un culte. Depuis, le bureau des cultes du ministère de l’Intérieur affirme ne pas avoir reçu d’autres demandes de ce type.

Sanderson Jones, cofondateur des Sunday Assembly, espère développer sa version de l’athéisme dans le monde. Photo : Marine Sanclemente/EPJT.

Certes, ils sont plus fortement représentés que jamais dans la société. Près d’un Français sur trois ne croit pas en Dieu*. Plus précisément, 29 % des Français se disent athées alors qu’ils n’étaient que 14 % en 2005. Les athées seraient en passe de dépasser les croyants, qui ne représentent qu’un peu plus de 30 % de la population quand le dernier tiers regroupe les indécis. Aussi, depuis septembre 2014, des réunions areligieuses tentent de s’implanter en France .

Importées d’Angleterre, les Sunday Assembly, qui signifie littéralement « assemblée du dimanche », proposent aux non-croyants de se réunir lors d’une messe sans Dieu où l’on célèbre la joie de l’instant présent. « Dieu n’a plus aucun sens pour moi. En venant ici,  j’espère rencontrer d’autres personnes qui partagent ma position pour pouvoir échanger », souffle Yann, 43 ans, rencontré lors de l’un de ces rassemblements d’un genre nouveau. Ces Sunday Assembly seraient-elles alors la solution pour les athées désireux de se rassembler et de développer des valeurs communes et positives ? Rien n’est moins sûr. « Si le partage de la joie constitue le seul critère de rassemblement, on peut aussi se réunir chez Mc Donald’s, commente Éric Vinson. Les assemblées du dimanche renvoient davantage à un phénomène de mode. On est dans la parodie où l’on singe les pratiques des croyants. » Et ce n’est pas du goût de tous les athées. Bertrand Duffort, président de l’association Athéisme international, assure qu’associer église et athéisme est un oxymore : « On ne fait pas un culte de l’athéisme. »

« Les athées sont comparables aux anarchistes »

Il faut d’abord s’entendre sur la définition du terme. L’athéisme est « une prise de position philosophique affirmée qui rejette toute croyance en un être surnaturel tout puissant et créateur de l’univers », explique Georges Minois, auteur du Dictionnaire des athées, agnostiques, sceptiques et autres mécréants (Albin Michel, 2012).
Selon lui, les tendances affichées dans les sondages ne reflètent pas la réalité. « Ces estimations sont trompeuses. On observe surtout un recul du christianisme et la progression d’un certain “ indifférentisme” plutôt que d’un véritable athéisme. »

Athées-chiffres-clés

Difficile dans ce cas d’avoir une estimation du nombre d’athées capables de se rassembler. Pour les trouver, il faut chercher du côté des associations. Athéisme International est l’une des rares à communiquer. Son fondateur, Bertrand Duffort, a été baptisé selon la volonté de sa grand-mère très croyante. Mais il a choisi de se faire débaptiser, il y a une vingtaine d’année. « Dieu a disparu de ma vie lorsque j’ai commencé à travailler, témoigne ce septuagénaire qui a débuté dans la ferme familiale avant d’ être successivement enseignant puis journaliste. Je vis dans le présent, je ne crois pas à une vie après la mort. » Aujourd’hui, avec son association qui fonctionne essentiellement grâce à son site Internet, il cherche à « faire connaître et reconnaître ceux qui ont choisi d’être sans religion ». Un discours qui en cache un autre, frôlant parfois l’intolérance : « J’ai l’impression que ceux qui n’ont pas de religion ne sont pas dans la norme, lâche cet athée. Cela devrait être le contraire. La dernière fois, j’ai croisé un imam en robe et je ne me suis pas gêné pas pour lui dire. »

« Jésus est un être humain comme les autres »

C’est là l’une des limites de l’athéisme qui, pour s’exprimer, vire parfois à l’hostilité vis-à-vis des religions. Sans tomber dans ce travers, d’autres associations historiquement athées, comme la Libre Pensée, tentent de cultiver leur athéisme autour de valeurs comme le combat pour le strict respect de la laïcité (lien glossaire). Mais ces croisades sont aussi menées par des croyants et ne peuvent pas rassembler les seuls athées. Il n’est pas simple non plus pour eux de fédérer autour de la seule négation de l’existence de Dieu. « Les athées ont une attitude purement négative. Difficile dans ce cas de se réunir et même de se positionner dans la société », décrypte Georges Minois. Pour le vérifier, il suffit de constater le faible nombre d’adhérents des principales organisations areligieuses, dont la plus importante, la Libre Pensée, plafonne à un millier d’adhérents. « La situation des athées est comparable à celles des anarchistes qui excluent toute forme d’organisation et de pouvoir », remarque Éric Vinson.

Qui sont les athées _Les athées sont également confrontés à une autre difficulté : il y a autant de formes d’incroyance que d’individus. Une preuve de plus qu’un regroupement autour de l’athéisme n’est, pour l’heure, pas envisageable. « L’athée se contente de vivre à travers une quête individuelle de la vérité », indique Georges Minois.

Se regrouper signifierait alors perdre une partie de son identité qui repose avant tout sur la liberté de conscience. Quitte à rester dans une position « par défaut, en réaction à ceux qui croient », comme le défend Bertrand Duffort. Une posture inconfortable pour Georges Minois : « L’athée peine à exister dans un monde où les religions imprègnent encore beaucoup d’actes collectifs. »

Afin de donner un sens à leur existence, certains athées développent d’autres formes de spiritualité. En témoigne François Faucon, professeur d’histoire-géographie. « Né dans une famille catholique, je cultive ma propre réflexion depuis mon adolescence. J’ai peu à peu compris que je pouvais me passer de Dieu. J’ai abandonné la dualité entre croyance et athéisme pour aller chercher ailleurs, du côté de la philosophie grecque et du matérialisme », résume-t-il.

En quête d’une spiritualité sans Dieu, d’autres se tournent vers l’ésotérisme. On les retrouve notamment dans les rangs de la branche libérale de la franc-maçonnerie, comme Carmen Blayot. « J’ai bien connu la religion, je suis même passée chez les sœurs », raconte-t-elle. C’est après le décès de son fils, il y a huit ans, qu’elle a « ouvert les yeux ». « Je me suis aperçu que Jésus était un être humain comme les autres. J’ai alors beaucoup lu puis intégré la franc-maçonnerie. J’y ai découvert des croyances alternatives, telles que les rites égyptiens », confie cette retraitée de 62 ans. Un discours paradoxal pour quelqu’un qui se dit athée convaincu tant il est empreint de mysticisme. Du bricolage spirituel plus qu’un véritable athéisme.

Seules les formes de spiritualité qu’ils développent pourraient donc réunir ceux qui réfutent l’existence de Dieu. Car en l’absence d’un symbole qui lui est propre, et malgré des tentatives de rassemblement, l’athéisme est voué à rester une simple doctrine philosophique.

Tony FABRI, Jessica LOMBARDI et Marine SANCLEMENTE

(*) Selon la dernière enquête en date, publiée par le réseau mondial d’instituts de sondages indépendants Win-Gallup en aout 2012.

Notre enquête

« J’étais prédestiné à l’athéisme ». Interview de Victor Grèzes, jeune athée engagé.
À la conquête des non-croyants. Reportage lors d’une Sunday Assembly.
Les non-croyants en quatre définitions. Lexique
Faut-il laisser les enfants croire au père Noël ?

Aller plus loin

Pourquoi les athées sont-ils plus nombreux en France qu’ailleurs ? Interview du philosophe Jean-Sébastien Philippart (atlantico.fr).