Les amants du Web

Arrivés en France en 2009, les sites de relations extraconjugales ont rapidement été médiatisés. Souvent montrés du doigt, ils sont pourtant de plus en plus fréquentés. D’ailleurs, le nombre de leur adhérents ne cesse de croître : ils en ont gagné plus de 400 000 en sept mois.

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Pas moins de 35 % des femmes plébisciteraient Gleeden si on en croit un sondage de l’Ifop réalisé en 2014. Elles sont pourtant 53 % à se plaindre de l’infidélité de leurs conjoints. Photo : Simon Soubieux

Clic. Double clic. « Coucou. » A peine inscrit sur Gleeden, trois messages s’affichent sur le coté gauche de l’écran. Les trois mêmes. « Coucou. » Ou « cc », pour être précis. Sur le coté droit défilent dans un flot régulier différents slogans accrocheurs : « Un homme sur deux trompe sa femme », « Une femme sur trois trompe son mari », accompagnés dans les deux cas d’un « Pourquoi pas vous ? » Nous comprenons vite les intentions des membres de cette communauté.

Pour en savoir plus, nous laisse ci et là des messages à divers membres. Mais lorsque nous nous avisons de dévoiler notre identité de journaliste, notre compte est brutalement fermé. « Par soucis de tranquillité envers les membres de la communauté », nous dira Solène Paillet, porte parole de Gleeden.

Sur la page d’accueil de Gleeden France, un nombre saute aux yeux : « Déjà 2 527 061 membres. » Le site n’en comptait que 2,1 millions il y a encore sept mois. Les autres sites de rencontres extraconjugales avancent également des chiffres impressionnants, comme Ashley Madison, qui publie sur sa page d’accueil : « Plus de 34 000 405 membres anonymes dans le monde. »

Un site en pleine expansion

Une hausse qui s’explique d’abord par la force de frappe des publicités en France. Solène Paillet explique : « Aux États-Unis, on ne fait pas de publicité car pour des raisons historiques, l’infidélité est moins tolérée. On peut cependant en faire en France. » Cette publicité provocatrice, présente notamment dans le métro francilien, a joué un rôle primordial dans l’évolution du nombre d’adhérents français.

Pascal fréquente régulièrement le site Gleeden. Il l’admet, la publicité et la médiatisation des sites de relations extraconjugales lors de leur arrivée en France lui ont donné envie d’en savoir plus : « J’ai connu ce site grâce aux affiches dans le métro. C’était pendant les polémiques lancées par diverses associations catholiques. Je connaissais déjà des sites de rencontres comme Meetic, mais celui-là m’a paru plus intéressant car les personnes inscrites annoncent clairement leurs intentions. »

Pour lui, Internet facilite la rencontre des individus ouverts. C’est aussi le cas de Charlotte Le Van, maître de conférences en sociologie à l’université Caen-Basse Normandie et auteure de l’ouvrage Les Quatre Visages de l’infidélité. Elle explique l’utilité du Web sur ce nouveau marché : « C’est l’occasion pour les gens d’assouvir leur curiosité, même s’ils ne veulent pas forcément aller jusqu’à l’adultère. Grâce à l’anonymat d’Internet, on peut pimenter sa vie avec parcimonie. »

« Bien sûr, il y a d’autres voies que ces sites pour rencontrer des personnes mariées, commente Pascal, mais je me suis rendu compte que, dans notre quotidien, on vit et on croise toujours les mêmes individus. Les opportunités de rencontres sont assez rares. » A en croire Solène Paillet, la hausse du nombre d’inscrits sur Gleeden – qui se revendique « numéro 1 du marché de l’adultère » en France – a permis au site de réaliser un chiffre d’affaires compris « entre 15 et 20 millions d’euros » en 2014.

Une communication manipulatrice

En 2014, Gleeden commande à l’Ifop un sondage. Sobrement intitulé Observatoire de l’infidélité, ce dernier avance des chiffres qui interpellent. On peut y lire que 55 % des hommes et 32 % des femmes admettent avoir déjà été infidèles au cours de leur vie. Charlotte Le Van crie à la manipulation. « Ce sont des chiffres erronés, des statistiques fantaisistes. Les questions de l’Ifop sont très orientées et exploitées de manière à faire de la publicité mensongère aux sites voués à l’extra-conjugalité. » Ce type de marketing permettrait, selon elle, d’utiliser la notion du « Pourquoi pas vous ? » pour inciter les individus à adopter un certain comportement. Ce que Solène Paillet réfute : « C’est sûr que si le résultat avait été en notre défaveur, nous ne l’aurions pas publié. Mais nous avons pris un risque en commandant cette étude à l’Ifop. Bien entendu, comme dans tous les sondages, les questions sont tournées pour ne pas prendre en compte un seul facteur et donc pour que les réponses nous soient favorables. » Ce à quoi Charlotte Le Van rétorque : « Il faudrait au contraire utiliser des études avec une méthodologie stricte. »

Parmi ces études fiables, L’enquête sur les valeurs ( European Values Study, en anglais) fait figure de référence depuis 1981 quant aux statistiques sur les mœurs dans le continent européen. La dernière réalisée en 2008 montre que l’adultère ne touche pas autant les Français que ce qu’avance Gleeden. Selon cette étude, 85 % d’entre eux n’approuvent pas que des hommes et des femmes mariés aient des aventures avec d’autres personnes. La crédibilité de la stratégie mise en place par les sites de rencontres extraconjugales tombe à l’eau.

Quoi qu’il en soit, ces sites paraissent en aussi bonne santé qu’à leur arrivée sur le marché. Selon Charlotte Le Van, cette bonne santé doit beaucoup aux médias : « Répéter sur une grande chaîne de télévision qu’un homme sur deux trompe sa femme, c’est faire de la publicité gratuite à Gleeden. Il faudra à l’avenir éviter de raconter n’importe quoi. »

 Célia HABASQUE et Simon SOUBIEUX

La suite de notre enquête

Le détective de l’infidélité
Gleeden et Ashley Madison, deux approches de l’infidélité

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