Les jeux vidéo n’isolent pas

Parler d’addiction aux jeux vidéo est devenu habituel, y compris chez les joueurs eux-mêmes. Pourtant, certains professionnels de la santé remettent en cause l’idée de dépendance.

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Manettes en main, les joueurs se serrent derrière le canapé en face de l’écran. Photo Victorine Gay/EPJT

« Je suis un joueur occasionnel, j’y passe environ dix heures par semaine », explique Vincent Lelandais, vice-président de l’association Otak’Tours. Au Djoule’s café, en ce début de soirée, ils sont une petite dizaine à se serrer dans la petite salle du sous-sol. Et tous se disent dans le même cas : la vingtaine passée, ils sont de véritables passionnés de jeux vidéo, surtout de jeux japonais. Ce soir, ils ont rendez-vous pour un tournoi en petit comité sur des consoles rétros comme la Super Nintendo. Si on en croit le Syndicat national des jeux vidéo (SNJV), ils font partie des 55 % de la population française qui jouent aux jeux vidéo. Mais dans la mesure où ils ne passent pas plus de quatorze heures devant leurs écrans chaque semaine, ils ne sont pas considérés comme de « gros joueurs ».

Pour Vincent, cela n’a pas toujours été le cas. « Quand j’étais plus jeune, je pouvais jouer dix heures par jour et peut-être quinze, voire plus, le week-end. J’ai par exemple beaucoup joué au premier World of Warcraft », raconte-t-il. Il ne s’est jamais considéré comme accro : « Je me disais que c’était dans la norme, comme les gens qui regardent la télé tous les jours par exemple. Et puis je ne me refusais rien à cause des jeux : si je devais sortir avec des amis ou avec ma famille, j’y allais. »

Les experts se contredisent

Myriam Brisson, responsable du pôle addictions au CHU de Nantes, explique qu’il est malgré tout difficile, pour les principaux concernés, de reconnaître la gravité de la situation. « Les joueurs ont du mal à prendre conscience de leur problème. Dans la majorité des cas, ce sont surtout les parents qui appellent », avance-t-elle en notant que cela ne va généralement pas plus loin qu’un simple coup de téléphone. « Peu envisagent une démarche de soins. Pourtant, cela ressemble clairement à de l’addiction. Certains ne supportent pas le sevrage. Cela provoque des crises d’angoisse, des accès de violence… »

D’autres spécialistes réfutent totalement cette idée. Yann Leroux, psychanalyste bordelais, lui-même joueur depuis de nombreuses années, explique que parler de dépendance est une « malversation intellectuelle ». « On ne peut même pas parler de dépendance sans drogue, parce que ce que retiennent les addictologues comme critère d’addiction, c’est le syndrome de manque. Or il n’y en a pas du tout avec les jeux vidéo. Vous pouvez jouer quinze heures par jour pendant six mois et arrêter du jour au lendemain », assure-t-il.

Au Djoule's café, il est possible de jouer à plusieurs consoles rétros, parmi lesquelles la Super Nintendo. Photo Victorine Gay / EPJT

Au Djoule’s café, il est possible de jouer sur plusieurs consoles rétros, dont la Super Nintendo. Photo Victorine Gay/EPJT

Thomas Gaon, psychologue clinicien, membre de l’Observatoire des mondes numériques, rejoint Yann Leroux. « Il n’y a pas d’addiction, même chez les adolescents. Cela n’empêche pas que la période de sevrage est difficile, car les jeux vidéo constituent un lieu de sociabilité et une possibilité de reconnaissance du groupe d’appartenance. Mais il faut distinguer l’addiction de la frustration. » Une étude de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) et de la consultation jeunes consommateurs (CJC) publiée en décembre 2014 montre qu’un adolescent sur huit aurait un usage problématique des jeux vidéo. Mais à aucun moment elle ne parle d’addiction ni de dépendance.

Un loisir comme un autre

Si au Djoule’s café le partage et la convivialité sont de rigueur, Vincent Lelandais assure que « l’isolement peut créer la dépendance ». Mais pour Yann Leroux, c’est encore un raccourci trop facile. « Si une personne utilise la lecture ou les échecs pour ne pas entrer en contact avec son environnement, on ne parlera pas d’addiction. On a trop tendance à parler par approximation. »

Thomas Gaon abonde dans ce sens. Il assure que les jeux vidéo ne sont qu’une partie du problème : « Au départ, il y a déjà une fragilité, une vulnérabilité. » Il est alors nécessaire de prendre en considération l’environnement familial des individus qui ont une utilisation excessive des jeux vidéo. « On prend souvent les choses à l’envers, complète Yann Leroux. Lorsque des adolescents ne vont pas à l’école, on dit que c’est pour jouer aux jeux vidéo. Mais en réalité, ces jeunes jouent beaucoup parce qu’ils ne suivent plus à l’école. Si ce ne sont pas les jeux vidéos, ce sera autre chose, sans le moindre doute. Il faut absolument inverser le problème. »

Thomas Gaon dénonce la diabolisation des jeux vidéo : « On fait croire qu’ils rendent fous, idiots voire même violents. » Il s’agirait d’un passe-temps comme les autres, qui n’a pas de fonction particulière si ce n’est l’amusement. « C’est facile d’accuser les jeux vidéo pour déresponsabiliser les parents ou les politiques. Le problème, c’est que la politique va toujours plus vite que la science », poursuit-il.

Depuis le sous-sol du Djoule’s café, le nom du vice-président de l’association fuse depuis quelques minutes déjà. Vincent s’en amuse : «  Ils m’attendent, il faut que je lance la partie. » Les membres ont beau ne pas être accros, ils s’impatientent bel et bien.

Victorine GAY et Robin WATTRAINT

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