Enquête EPJT : le cinéma d’horreur français se cherche

Adulé quand il vient des États-Unis, le genre est discrédité dès qu’il est « made in France ».  Producteurs, distributeurs et exploitants en  sont conscients et tentent d’élucider le problème pour donner un nouvel élan au cinéma d’horreur français. En attendant, les réalisateurs hexagonaux composent avec de petits moyens.

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Le cinéma d’horreur français ne fait pas recette et reste dans l’ombre de son homologue américain. (Photo : DR)

Le constat est effrayant. Cela fait quatorze ans cette année que Promenons-nous dans les bois, (de Lionel Delplanque), dernier film d’horreur français à succès, attend un successeur. Il a attiré un peu plus de 750 143 spectateurs. Un chiffre qui reste éloigné du top 10 des films du genre les plus vus en France. Neuf fois sur dix, un film d’horreur projeté dans une salle française est américain. Rien qu’en 2014, 13 films venus tout droit de l’autre côté de l’Atlantique sont sortis chez nous, contre un seul français. Ce qui s’explique par l’hégémonie américaine sur le cinéma en général mais pas uniquement. Car, en 2013, ce sont plus de 300 films français qui sont sortis sur nos écrans. Pas loin de un par jour. Rude concurrence.

Mais quand bien même, si les Français produisaient une multitude de films d’horreur, ceux-ci peineraient à faire salle comble. « Ce genre ne peut pas, par définition, être grand public, soutient Denis Mellier, professeur de littérature et de cinéma à l’université de Poitiers. Depuis une quinzaine d’années, ce cinéma est attaché aux thématiques du gore, du trash et de l’hémoglobine à outrance », et cible un public restreint.

Une tradition poétique

« Les cinéastes ont voulu se détacher de la tradition française, plus poétique », souligne Gary Constant, journaliste cinéma pour le magazine culturel tourangeau Parallèle(s) et directeur du festival Mauvais genre à Tours. C’est pourtant cette poésie qui a apporté une certaine crédibilité aux productions d’horreur françaises dans le passé. « Les Yeux sans visage, de Georges Franju, a été considéré comme un objet sérieux, voire intellectuel, par le monde cinéphilique », confirme Laurent Givelet, professeur de cinéma au lycée Balzac, à Tours.

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« A l’intérieur », de J. Maury et de A. Bustillo, incarne l’ultragore à la française.

Mais le renouveau du genre en France, qualifié de « néohorreur » par Denis  Mellier, a changé la donne au début des années 2000. Ceci en allant à l’encontre de la culture hexagonale. « En France, on regarde la réalité par le filtre des sentiments et de la psychologie, relève Laurent Givelet. Or, aujourd’hui, les films d’horreur ont un rapport beaucoup plus brut avec la réalité. Et ça, on n’aime pas trop. »

Le genre peu accessible donc, avec un défaut supplémentaire : il résiste aux catégories. L’exemple de  Promenons-nous dans les bois est à cet égard éloquent. Sur un site grand public comme allociné.fr, il est qualifié d’« épouvante-horreur », mais aussi de « thriller ». Mais c’est lors d’un festival du film fantastique qu’il a été primé. Un mélange des genres qu’on ne retrouve pas outre-Atlantique. « Dans le cinéma hollywoodien, tout est très codifié : un film d’horreur est un film d’horreur » développe Laurent Givelet.

Refroidi par cette confusion du genre, les amateurs du film d’horreur se tournent vers le  cinéma américain. Et même lorsque les scénaristes français utilisent les codes du cinéma américain, le public se méfie. Un réalisateur français se lance dans la réalisation d’un « slasher », un sous-genre de film d’horreur dans lequel des adolescents sont poursuivis par un monstre, les spectateurs font la moue. « C’est du  cinéma français. Ce n’est qu’une copie du cinéma américain. C’est forcément mauvais… », mime Thomas Pibarot, distributeur pour Le Pacte, une société de production et de distribution (La Horde, la saga Rec…).

Des producteurs trop prudents

capture-horreurPour contourner cette idée reçue, des réalisateurs français s’exilent. Ils s’assurent par la même occasion un budget plus conséquent. Alors que le film d’Alexandre Aja Haute tension a généré 110 000 entrées en 2003, avec une production à hauteur de 2,2 millions d’euros, La colline a des yeux, du même réalisateur mais produit par les Américains pour plus de 12 millions d’euros, a dépassé les 500 000 spectateurs en France. Piranhas 3D, autre œuvre franco-américaine du réalisateur, est devenu le film le plus sanglant de l’histoire du cinéma grâce à 300 000 litres de faux sang déversés pour une scène. Une prouesse technique réalisée grâce aux moyens financiers.

Les producteurs outre-Atlantique seraient-ils plus performants ? Pour le producteur Richard Grandpierre, cela ne fait aucun doute. Et Florent Bugeau, du réseau de distribution Rezo Films, de confirmer : « Les producteurs français ne savent pas répondre aux attentes du public français en matière de film d’horreur. »

Cette frilosité aurait une raison. Beaucoup de films français sont des échecs commerciaux, comme le récent Aux yeux des vivants, sorti en juillet dernier. « Ça a été une catastrophe industrielle », s’exclame Yann Lebecque, journaliste à L’Écran fantastique, le magazine spécialisé dans ce genre. Ces « flops » incitent les distributeurs à se montrer plus prudents dans le financement de ces projets pas toujours convaincants. Conséquence directe, les  réalisateurs ne se bousculent plus pour chercher des financements français. Thomas Pibarot le confirme : « Avant, on recevait une  vingtaine de scénarios de films d’horreur. Cette année, aucun. » Le genre se tourne plutôt vers les festivals spécialisés où les films d’horreurs sont très prisés. Sans compter que ce sont des exercices très formateurs dans les écoles de cinéma.

Du côté des exploitants, les réticences sont tout aussi réelles. Les excès de violence de certains films les classent parmi ceux interdits aux moins de 16 voire 18 ans. Ce qui limite d’emblée le nombre de spectateur attendu. Parfois, cette violence déborde de l’écran. Craignant les débordements, les bagarres et les dégradations de sièges, UGC, comme d’autres exploitants, bannissent ces films de leurs salles. Ce, d’ailleurs, quelle que soit leur nationalité. Annabelle, long-métrage de John R. Leonetti sorti début octobre, a engendré tant de désordres parmi les spectateurs adolescents que de nombreux cinémas l’ont déprogrammé.

La télévision en a horreur

Chassé des salles, le film d’horreur à la française n’est pas non plus le bienvenu à la télévision. Il est impassable en « prime time », quand le jeune public n’est généralement pas encore couché (vers 20 h 45). Or les chaînes sont d’importantes sources de financement du cinéma. Elles n’ont qu’un intérêt limité à produire des films qu’elles ne pourront programmer qu’en deuxième, voire en troisième partie de soirée. C’est également le cas des chaînes spécialisées, telle Canal+.

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« Haute tension », dernier film réalisé en France par Alexandre Aja avant son exil aux Etats-Unis.

Et puis le petit écran a d’autres préférences. « Il porte plus l’effort sur l’achat de séries d’horreur étrangères, comme The Walking Dead », note Laurent Givelet. C’est un marché qui se porte bien et un format qui n’a pas pour contrainte de devoir tenir le haut de l’affiche pour exister. Le public est attentif à cette nouveauté. Par ricochet, des films peuvent en profiter, comme The ABCs of death, un film à sketchs réalisé par des cinéastes indépendants. Il attire les critiques positives et semble convenir tant au public qu’aux spécialistes.

Paradoxalement, c’est tout de même du petit écran que pourrait venir la renaissance. Les séries d’horreur ou de fantastique offrent des pistes de formats et de scénarios que les réalisateurs français seraient susceptibles de suivre. De plus, aujourd’hui, pour pérenniser la diffusion des films, on peut compter sur la VOD (vidéo à la demande). Les  films d’horreur français pourraient trouver là leur créneau, sans déranger personne. « Le mieux c’est de regarder le film chez soi devant son écran. La VOD est un outil génial », confirme Alexandre Tristram. le succès de Promenons- nous dans les bois a d’ailleurs connu un second souffle grâce à la VOD. Une réussite qui pourrait inspirer les producteurs.

Pour beaucoup de professionnels du cinéma, les créations actuelles ne sont pas prêtes de retrouver le chemin du succès perdu des années plus tôt. Ils se tournent maintenant vers la jeune génération, plutôt prometteuse, dans l’espoir d’une révélation. Car au delà du problème des scénarios américains ultragores et des producteurs aux compétences douteuses, il serait bon de miser sur des personnalités susceptibles de représenter et de porter le genre. Le film d’horreur français cherche son Danny Boon qui lui permettra de retrouver l’estime des spectateurs.

Romane BOUDIER, Dah MAGASSA  et ESTEBAN PINEL.

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Sur la dépouille des genres. Néohorreur dans le cinéma français : Thèse de Denis Mellier