Enquête EPJT : La mixité sociale, un édifice fragile

Depuis les années cinquante, les politiques urbaines tentent de mettre en œuvre le « brassage social » soit en faisant construire des logements sociaux dans des quartiers aisés, soit en tentant de sortir les quartiers pauvres de l’enfermement. C’est sur ce deuxième point que se porte l’essentiel des efforts des municipalité. Désenclaver ces quartiers devient l’urgence politique, comme y attirer les classes moyennes par une politique volontariste. Mais force est de constater que la mixité sociale, longtemps présentée comme remède aux maux des banlieues, ne fonctionne pas. 

Suite au Plan national de rénovation urbaine lancé en 2003, plus de 600 000 logements ont été réhabilités, démolis ou reconstruits.
Photo : Fabrice Neddam

Les ghettos sont depuis longtemps la bête noire des gouvernements. Taux de chômage élevé, pauvreté, délinquance… Ces quartiers cumulent les difficultés sociales. depuis de nombreuses années, les hommes politiques s’attaquent à ce dossier épineux et cherchent à enrayer le phénomène de ghettoïsation. Ils alternent, par exemple, habitat privé et logements sociaux dans les zones urbaines sensibles (ZUS) afin d’attirer les classes moyennes. Reste que, dans ces quartiers, un habitant sur trois vit encore sous le seuil de pauvreté. Autant dire que la mixité sociale y est quasi inexistante. Dix ans après la mise en place du Programme national de rénovation urbaine (PNRU), la population des quartiers sensibles n’a pas, ou peu, été renouvelée. Même si le paysage urbain a été modifié en profondeur.

Ce chamboulement est un des résultats indéniables du projet, lancé en août 2003. À l’époque, Jean-Louis Borloo – alors ministre délégué à la Ville et à la Rénovation urbaine – souhaite réduire les inégalités sociales. Il dit vouloir « remettre la République dans les quartiers et les quartiers dans la République ». Concrètement, la démolition de 250 000 logements sociaux est prévue, avec autant de reconstructions. Aujourd’hui, plus de 600 000 logements ont été réhabilités, démolis ou reconstruits. Mais sans de réels effets sur la mixité sociale. La plupart des villes qui ont appliqué le PNRU se sont contentées de démolir puis de reconstruire, ce qui n’a pas favorisé le mélange des populations.

C’est le cas notamment dans l’agglomération de Clichy-sous-Bois-Montfermeil. Malgré les reconstructions et les rénovations, le brassage social n’a pas eu lieu dans ce quartier. Par contre, le cadre de vie des habitants s’est améliorée. Même constatation à Tours, au quartier du Sanitas. Du coup, ces améliorations du cadre de vie sont quand même une forme de succès.

[su_youtube url= »http://www.youtube.com/watch?v=jgKBRH_ABEs »]

A Rennes, la démarche a été très différenre. La métropole d’Ille-et- Vilaine fait figure d’exception. Elle a négocié avec l’Agence nationale de rénovation urbaine qu’aucune tour ne soit détruite. Elle s’est d’abord concentrée sur l’implantation de logements sociaux dans des quartiers où les revenus étaient plus élevés. C’est-à-dire loger des pauvres dans des zones plus riches. Elle cherche désormais à attirer des populations de classe moyenne dans la zone urbaine prioritaire de Blosne. Pour cela, elle compte sur des logements moins chers qu’ailleurs et sur la construction de nouveaux équipements, comme le conservatoire de musique.

À Lyon (Rhône), les élus ont tenté de faire la même chose, notamment en imposant entre 20 et 30 % de logements sociaux dans chaque nouvel immeuble construit. Ainsi répartis dans le parc privé, ces logements permettent la cohabitation de gens aux revenus différents.

Une politique contre-nature ?

Reste que le concept même de mixité sociale est très largement contesté par les sociologues. De nombreux experts se demandent si la cohabitation des classes moyennes et des pauvres peut réellement réussir à tirer vers le haut les plus modestes. Et cela va à l’encontre de la nature des comportements sociaux : généralement, les gens s’installent auprès d’un voisinage qui leur ressemble. C’est le cas à Orléans.

[su_youtube url= »http://www.youtube.com/watch?v=lvG7hSW_fd8″]

La diversité recherchée ne peut donc être que provisoire. « Les divisions sociales sont un trait permanent de la ville, précise le sociologue urbain Thomas Kirszbaum. Et les situations de mixité sont presque toujours transitoires. Tôt ou tard, la ségrégation finit par s’accroître. »

Pour régler les problèmes des quartiers défavorisés, les politiques se concentrent uniquement sur l’urbanisme. La mixité sociale serait donc « conçue [par ses défenseurs, NDLR] comme une méthode pour créer une ville diversifiée et équilibrée socialement », comme l’explique Jean-Pierre Lévy, géographe, directeur de recherche au CNRS. Celui-ci va même jusqu’à dire que « c’est un moyen de disperser les plus pauvres dans l’espace urbain pour mieux occulter les problèmes qui leur sont liés ». Renaud Epstein, auteur de La Rénovation urbaine et maître de conférences en sciences-politique à Nantes, enfonce le clou. La recherche de mixité sociale n’est qu’un « idéal transformé en objectif pour l’action publique », soutient-il. Pour eux, si on veut trouver des solutions vraiment efficaces aux problèmes d’insécurité et de chômage dans les quartiers sensibles, il faudr les chercher ailleurs.

Malgré tout, l’actuel gouvernement, tout comme ses prédécesseurs, persiste et signe : « L’objectif principal de la politique de la ville, c’est bien la mixité sociale », déclarait François Lamy – alors ministre délégué à la Politique de la Ville – devant l’Assemblée nationale en janvier 2013. Le nouveau PNRU (NPNRU), prévu jusqu’en 2024, réaffirme sa volonté de mélanger les populations dans les banlieues. Éric Charmes, directeur de Laboratoire de recherches interdisciplinaires ville-espace-société, analyse cette tendance : « Beaucoup [de politiques] reconnaissent la pertinence des critiques, tout en restant attachés à la mixité. »

Sans doute parce que laisser tomber le credo de la mixité sociale les obligerait se affronter les causes réelles de la pauvreté et du malaise des banlieue.

Barbara ARSENAULT, Khadija BEN HAYYAN et Audrey VAIRÉ

Lire aussi :

La sociologue Christine Lelévrier relativise l’intérêt des politiques de mixité sociale

Clichy-Montfermeil, un quartier toujours enclavé