Ils ont osé la reconversion

Pendant très longtemps, changer de métier ou même d’entreprise était compris comme un signe d’instabilité. Cela n’entrait pas, ou peu, dans les habitudes professionnelles des Français. Mais tout a changé. Licenciements, maladies, chômage ou manque d’épanouissement… ils sont de plus en plus nombreux à sauter le pas. Nous en avons rencontré trois au sein de deux sites du Greta, l’organisme de formation continue de l’Éducation nationale.

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Au Greta, les cours ne sont pas seulement théoriques. Ici, à l’atelier, deux stagiaires démontent une machine pour en comprendre le fonctionnement.

Les portes du lycée Grandmont s’ouvrent sur un flux d’élèves. D’un côté, ceux qui rejoignent leurs salles de classes. De l’autre, ceux qui s’empressent de sortir. À la sortie d’un tunnel, un grand bâtiment surplombe le site. Derrière une porte d’entrée blanche et anonyme, un dédale de couloirs. À droite, un atelier occupé par de nombreuses machines ; à gauche, des salles de classes. C’est dans l’une d’entre elles, que se trouvent treize stagiaires du Greta (groupement d’établissements), tous des hommes.

André Beugnier est en première année de maintenance équipement industriel (MEI). Il se forme donc à la vérification du bon fonctionnement des machines et à leur réparation. Il y a un an et demi, cet homme de 30 ans, responsable marketing dans le domaine de la robinetterie industrielle à Hong-Kong,  a fait un burn-out. Il gérait alors 60 personnes. Son rythme de travail était trop intense. « Je ne voyais plus mes enfants. Après ma dépression, j’ai décidé de changer de vie. »

Son entreprise lui fait faire un bilan de compétences, une analyse de ses capacités professionnelles et personnelles. Résultat : André correspond davantage aux métiers techniques. Par le bouche-à-oreille, comme beaucoup, il se dirige vers le Greta. Pour lui, la meilleure option, c’est de préparer un baccalauréat professionnel en alternance avec EDF. L’entreprise est dans une période de fort recrutement, notamment pour le site de la centrale nucléaire de Chinon. Elle recherche des personnes qui ont déjà une expérience professionnelle. André Beugnier se lance alors dans l’aventure en sachant qu’un emploi peut lui être offert après l’obtention du diplôme.

« Je me suis dit qu’à mon âge, il était temps que je retrouve une formation »

Frédéric Leroyer, 39 ans

Autre stagiaire, autre profil. Vincent Fourdrigner n’a que 23 ans et il est déjà en reconversion. Après un BEP électrotechnique obtenu en 2011, il est entré dans l’armée sur la recommandation de ses proches. « J’ai fait mes cinq ans. Ça ne m’a pas plu », confie-t-il. L’armée lui propose alors une reconversion. Son beau-frère lui parle d’un poste à la SNCF. « Il fallait passer par un baccalauréat professionnel », résume-t-il. La SNCF le dirige vers le Greta. Un choix qu’il ne regrette pas : « Je ne suis pas fait pour les cours en classe… »

Frédéric Leroyer est aussi en reconversion mais pour d’autres raisons. Lui suit la formation en alternance chez EDF. Il était maçon. « Il y a eu une grosse baisse dans le milieu du bâtiment. Je me suis dit qu’à mon âge, il était temps que je retrouve une formation », explique cet homme de 39 ans.

 

Ces stagiaires ne sont pas des cas isolés. Selon une étude réalisée en 2014 par l’institut Opinion Way, 88 % des salariés se disent prêts à suivre une formation pour un secteur qui recrute. Une position réaliste qui fait bouger les mentalités. Une personne ne veut plus faire toute sa carrière dans une seule branche. Selon la même étude, 60 % des sondés ont d’ailleurs changé une fois d’orientation professionnelle.

Des classes hétérogènes

D’ailleurs, environ 65 % des personnes qui participent aux formations du Greta sont en reconversion professionnelle. L’organisme propose des modules courts et longs, par alternance, du CAP au BTS mais aussi des formations de quelques heures, dans tous les domaines. Ici, on parle de stagiaire et non d’étudiant. « Les étudiants sont à l’école toute l’année, ce n’est pas le cas des stagiaires », explique Isabelle Lemoine, coordinatrice de la filière industrie.

Nicolas Noblet, formateur au Greta depuis 2009, apprécie l’hétérogénéité de la classe : « Les plus âgés tirent le groupe vers le haut. Il y a beaucoup d’entraide. » Les relations formateurs-stagiaires ne sont pas les mêmes que celles entre professeurs et élèves. « Nous arrivons facilement au tutoiement mais toujours dans le respect », confie Catherine Lebert, formatrice au Greta depuis quinze ans. Il y a bien sûr des cours théoriques comme le français, les mathématiques, l’histoire. Mais ce qui motive ces stagiaires, ce sont les exercices pratiques en atelier, un espace comportant tout type de machines. Les stagiaires sont présents un tiers de temps au Greta, le reste en entreprise.

En MEI, les stagiaires sont rémunérés par leur entreprise. Ce n’est pas le cas de toutes les formations. Sur un autre site du Greta, au lycée Martin-Nadaud de Saint-Pierre-des-Corps, les 13 stagiaires en installation thermique ne sont pas rémunérés. « La formation est financée par la région, à hauteur de 6 000 euros par tête », indique François Plancke, conseiller en formation du secteur bâtiment et énergie d’Indre-et-Loire. Ces adultes de 18 à 52 ans passeront, au cours de leurs neuf mois de formation, dix-sept semaines en entreprise.

Lors d’un session au Greta, stagiaires et formateurs racontent leur expérience.

Des formations efficaces

Le Greta bénéficie de la politique actuelle du gouvernement, favorable à la formation continue. En Indre-et-Loire, ce groupement d’établissements rattachés à l’État accueille en moyenne, chaque année, 6 500 stagiaires. Le taux de réussite a atteint 94 % en 2015. Le taux d’embauche après la formation oscille, lui, entre 70 et 75 %.

En tout cas, pour accomplir un changement de voie professionnelle, il faut de la motivation. « Sans implication, ça ne marche pas ! » résume Sandrine Pinteau-Lecocq, psychologue du travail. Elle accompagne actuellement une vingtaine de personnes en reconversion professionnelle. Tous ont des profils différents : des licenciés par plans sociaux, des gens qui ont choisi de se reconvertir ou qui refont surface après un burn-out mais aussi des jeunes qui cherchent leur orientation. Cette psychologue contribue à leur réussite. Pourtant, ce n’est pas gagné d’avance. Certes, tous viennent d’eux même à son cabinet mais « ils sont perdus quand ils arrivent, explique-t-elle. Certains ont perdu l’estime d’eux-mêmes. »

Difficile de retourner à l’école quand on est adulte ? Quand on leur pose la question, les stagiaires répondent tous par la négative. On est loin de l’immobilisme des décennies précédentes. Il n’y a pas à dire, la culture du travail change.

Marcellin ROBINE et Mary SOHIER

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Pôle Emploi. La reconversion professionnelle
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