Enquête EPJT : Ehpad, maisons de solitude

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La télévision est souvent la seule occupation des résidents. Photo : Anne Damiani

C’est souvent au moment des fêtes de fin d’année que les personnes âgées souffrent le plus de solitude. Et c’est particulièrement vrai lorsqu’elles vivent en Ehpad. Dernier recours lorsque le maintien à domicile devient impossible, ces maisons de retraite pour personnes dépendantes n’offrent pas toujours l’encadrement nécessaire.

« Je ne souhaite à personne d’entrer en Ehpad. J’ai vu l’envers du ­décor lors de mes stages dans des établissements privés à Tours. Une infirmière pour 30 ou 40 résidents ? C’est ridicule. » ­Marie*, 21 ans, étudiante en troisième année d’école d’infirmière, en est encore amère. Son sourire avenant se transforme en rictus lorsqu’elle confie : « Il n’y a pas ­assez d’aides-soignants, d’auxiliaires, de médecins… Et leurs ­cadences sont particulièrement soutenues. Fatalement, ce sont les résidents qui en subissent les conséquences : ils sont moins accompagnés, beaucoup plus isolés. »

La solitude des personnes âgées dans ces établissements, qui en parle ? Aucune étude ­récente ne la quantifie. Marie, elle, a pu l’observer lors de ces deux stages passés dans des établissements d’hébergement pour ­personnes âgées dépendantes, ou Ehpad. Ce terme désigne depuis 2001 ce qu’on appelait autrefois les maisons de retraite médicalisées. Des structures qui ­accueillent des personnes âgées en perte d’autonomie et qui ont besoin de soins médicaux. Il en existe ­aujourd’hui plus de 7 750 en France, selon l’Insee. Et ­depuis la loi du 2 janvier 2002, une ­réglementation leur impose des normes strictes, tant au niveau du règlement intérieur que pour l’aménagement des locaux. Mais rien en ce qui concerne le taux d’encadrement des pensionnaires. « Il faudrait au moins atteindre un ratio de 80 salariés pour 100 résidents », confie Luc Mahaut, ­directeur adjoint de quatre Ehpad publics à Tours, gérés par le centre communal d’action sociale.

« Une infirmière pour 30 ou 40 résidents ? C’est ridicule »

Aucune norme n’est fixée, ni par la loi, ni par les ARS, ni par les conseils g­énéraux. Rien ne contraint les Ehpad à recruter plus de personnel. Ce problème a d’ailleurs été mis en évidence par une étude commandée cette année par l’Observatoire annuel des ­Ehpad. Sur un échantillon de 324 établissements de tout type, la moyenne des effectifs est de 59 personnes (tous métiers confondus, administration comprise) pour 100 résidents dans les Ehpad privés non lucratifs et de 69 dans les institutions ­publiques.

Ces sous-effectifs entraînent des rythmes soutenus pour le personnel. Difficile dans ces conditions, pour les aides-soignants et les ­infirmiers, de prendre le temps d’échanger avec les résidents et d’humaniser leurs relations. Mais aussi de s’adapter aux différents stades de dépendance des personnes âgées, classés en GIR (groupes iso-ressources). Pis, le burn-out n’est jamais loin, comme le confie Louise*, aide-soignante depuis trois ans dans une maison de retraite à Périgueux : « Au bout d’un moment, l’état psychologique est tel que le corps dit stop. Nous sommes trop épuisés, physiquement et moralement. Nous ne ­pouvons pas accompagner les ­résidents aussi bien que nous aimerions le faire. Et, bien sûr, cela les isole toujours un peu plus. »
Statuts Ehpad

Activités inadaptées et résidents lassés

Ce manque d’effectifs n’explique pas à lui seul la solitude dans laquelle vivent les pensionnaires. En mars 2014, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a ­publié une enquête portant sur les pratiques commerciales des établissements d’accueil pour personnes âgées. Et les révélations sont alarmantes. Sur 278 Ehpad privés ­inspectés, 48 % ont présenté des anomalies et des pratiques commerciales douteuses. Un exemple ? Des activités présentées sur les ­dépliants publicitaires non conformes à la réalité. À Tours, Marie a remarqué ces dysfonctionnements : « Dans l’un des établissements, une animatrice était en congé maladie depuis un an et personne ne l’a remplacée. » Mais juste avant l’un des contrôles effectués par l’ARS, la direction de l’établissement avait finalement ­engagé une intérimaire. Uniquement pour ce jour-là.

Les animations dispensées dans ces établissements sont pourtant primordiales pour combattre l’isolement. « Chorale, tricot, lecture ou revue de presse… on essaie de ­multiplier les ateliers pour impliquer les résidents », souligne ­Marie-Claude Goussin, animatrice depuis sept ans à l’Ehpad privé Korian Les Amarantes, à Tours. Problème, ils sont souvent inadaptés. Proposer du tricot à une personne très dépendante, est-ce bien approprié ? Françoise Duchemin, infirmière à la retraite et membre actif de l’Adir-MR 37 dénonce : « Les activités ne s’adressent pas à tous. Les personnes dépendantes souffrent et il faudrait d’abord les soulager. Si on s’en occupait mieux, elles iraient mieux et elles seraient plus enclines à participer. »

Or, que ce soit dans le privé, le public ou encore l’associatif, les animations proposées en Ehpad ne répondent que très peu aux attentes des résidents. Paulette Chesné, 92 ans, marche difficilement après une opération du colon. Résidente dans un Ehpad rouennais (76), elle critique des animations à l’intérêt très limité : « Ce n’est pas assez vivant. On s’ennuie ! » Elle entend bien faire évoluer la situation depuis son élection en tant que représentante des résidents au sein du conseil de vie social de son établissement. Au sein de ce dernier débattent familles, résidents et personnel.

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Le loto est une activité très prisée par les institutions. Pas forcément par les résidents. Photo : Anne Damiani

Proposer des thérapies alternatives

Les critiques de Paulette, beaucoup les partagent, comme Bernard, 83 ans, moustache blanche finement taillée. Il réside depuis quatre ans à la Bourdaisière, à Montlouis-sur-Loire (37). Installé dans son fauteuil ­roulant, il bougonne : « On va encore s’emmerder cet après-midi. » Il est 11 h 48. Un drôle de ballet s’organise dans le hall de la maison de retraite. Les 130 résidents attendent avant de pouvoir entrer dans le réfectoire. Salade ­composée, couscous et plateau de fromage, les mets se succèdent. Mais, chose surprenante, certains quittent la table en cours de repas  pour regagner leur chambre. ­Marie-Hélène, 88 ans, ancienne agricultrice, confie : « Certains restent cloîtrés quasiment toute la journée. » Rien d’étonnant à en croire Philippe Pitaud, directeur de l’Institut de gérontologie sociale de Marseille et auteur de Solitude et isolement des personnes âgées : « La vie en Ehpad n’est pas simple car, si tout est fait pour que les résidents ne soient pas seuls, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de solitude. »

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Le repas, une des rares distractions de la journée. Photo : Anne Damiani

Toute la difficulté reste donc de ­distraire les personnes âgées qui ­restent prostrées. Lorane Masset, 28 ans, animatrice depuis quatre ans aux Trois-Rivières à Tours, fait un constat simple : les pensionnaires sont plus réceptifs lorsque les activités proposées se déroulent avec les personnels soignants qu’ils connaissent. Elle martèle que l’objectif est de « faire de l’Ehpad un lieu de vie et non seulement un lieu de soin ».

À moins de 2 kilomètres des ­Trois-Rivières, à Saint-Cyr-sur-Loire (37), travaille Lucie Piolet, psychologue‑gérontologue. En deux mois à la Ménardière, qui appartient au groupe Korian, elle a pu établir une relation privilégiée avec les résidents. Elle les écoute, ne les juge pas et entend leur mal-être quotidien. Pour les sortir de la solitude, elle organise des animations et loue les initiatives de thérapies alternatives, comme la zoothérapie, autrement dit, thérapie par les animaux, pour aider les résidents. Cette pratique innovante est actuellement à l’essai à la ­Bourdaisière à Montlouis. Une ­art-thérapeute a aussi été ­recrutée en septembre dernier. Même si Cécile est pianiste, elle s’adapte aux goûts de chacun et utilise les percussions. « C’est une prise en charge individuelle. J’essaie de faire appel à leur sensibilité, leurs sens », souligne-t-elle. Créer un lien entre le résident et l’animateur, quoi de plus bénéfique ?

D’ici 2060, selon l’Insee, la population des 60 ans et plus augmentera de 80 %. Face à l’immobilisme des Ehpad vis-à-vis des besoins des résidents, le ministère de la Santé a donc décidé d’agir en lançant en juin dernier la loi autonomie, axée sur trois points : l’accompagnement, l’anticipation et l’adaptation. Centré sur le maintien à domicile, ce plan se confronte pourtant à deux difficultés. La première est que le placement en Ehpad devient inévitable, lorsqu’une personne âgée est trop dépendante et nécessite des soins importants. La seconde, c’est qu’il n’est pas certain que nos seniors souffrent moins de solitude confinés chez eux que dans un établissement. Solitude qui ne sera pas forcément compensées par les nouveautés technologiques comme la ­télé-assistance, la domotique et la rénovation des foyers-logements que l’État souhaite développer grâce à une enveloppe annuelle de 645 millions d’euros.

Anne DAMIANI, Manon DUFREIX et Rodolphe RYO

(*) Les prénoms ont été changés.

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