Enquête EPJT : Dopage chez les sportifs amateurs, une pilule dure à avaler

C’est un fléau dont on parle beaucoup dans le sport professionnel. Mais le dopage sévit aussi dans le monde amateur, où cohabitent différents profils de dopés. Un phénomène d’autant plus dangereux que la prévention est généralement insuffisante. Tout comme le nombre de contrôles annuels.


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Entre 5 et 15 % des sportifs amateurs auraient recours au dopage. Photo : Fabien Burgaud.

Les premiers cyclistes espoirs viennent de franchir la ligne d’arrivée de l’édition 2014 du Paris-Tours. Comme le veut la tradition, ces amateurs précèdent les professionnels qui débouleront quelques minutes plus tard sur l’avenue de Grammont. Certains coureurs quittent l’effervescence de la zone d’arrivée pour se diriger vers une caravane blanche, quelques dizaines de mètres plus loin. À côté du véhicule, un panneau annonce la couleur : contrôle antidopage. Les amateurs n’y échappent pas non plus. Le vainqueur de la course espoir ainsi que deux autres cyclistes tirés au sort sont soumis à un test urinaire qui livrera son verdict dans dix jours. Interrogé derrière la ligne d’arrivée, l’un des coureurs bafouille quelques mots, visiblement gêné : « S’il y a des dopés ? Peut-être. Je pense qu’il peut y en avoir dans le peloton. » Il n’en dira pas plus. Le sujet est tabou.

Tabou mais bien réel. En effet, le rapport du Sénat sur l’efficacité et la lutte contre le dopage du 17 juillet 2013 constatait « l’importance du dopage chez les sportifs amateurs ». Même constatation dans une étude de l’Académie nationale de médecine, qui date, elle, de juin 2012 : 5 % à 15 % des sportifs amateurs, soit environ 900 000 à 2 700 000 pratiquants, y auraient recours. Même en prenant le chiffre le plus bas, cela fait beaucoup. Mais on peut quand même s’étonner de la taille d’une fourchette que même Valérie Fourneyron, présidente du comité Santé, médical et recherche de l’Agence mondiale antidopage (AMA), n’est pas en mesure d’affiner. Aussi bien placée soit-elle dans la hiérarchie de la lutte antidopage, l’ancienne ministre des Sports reconnaît que le phénomène « reste difficilement quantifiable ».

« Exister socialement à travers le sport »

Si dans le sport professionnel, les raisons du dopage varient peu, dans le monde amateur, elles sont souvent très variées. Dans certains cas, c’est l’entraîneur qui incite le sportif à consommer d’abord des vitamines pour dériver ensuite vers des produits dopants. « C’est le syndrome de la réussite par procuration où le sportif devient l’objet de son entraîneur », analyse Anne Desplanques, psychologue du sport à Meaux (Seine-et-Marne).

Les amateurs peuvent aussi se doper pour faire comme les grands. Lance Armstrong, Richard Virenque, Ben Johnson, les dopés célèbres n’ont pas manqué ces dernières années. La médiatisation de ces affaires a forcément un impact. C’est en tout cas la thèse de Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef du magazine Sport et Vie et auteur du livre Dopage. « On associe de façon néfaste l’idée de performance à celle de consommation de produits », explique-t-il. L’inverse est aussi vrai, plaide cependant Dorian Martinez, psychologue du sport et fondateur de Sport Protect, site internet sur la lutte antidopage. « La peur du contrôle et de la sanction » peuvent éloigner les sportifs de cette tentation, rappelle-t-il. Soit, mais les spots de prévention diffusés sur son site ont-ils un réel impact ? Difficile à dire.

En tout cas, cela n’a pas fonctionné pour Hervé Florio. Au début des années 1970, le cycliste amateur, tout juste majeur, voulait « savoir ce que c’était ». Il raconte avoir  avalé « quatre ou cinq fois des amphétamines. Et sur [son] vélo, c’était le jour et la nuit ». « Tout le monde se dopait », se justifie l’ancien coureur. Même l’illustre Poulidor qui était appelé « Poupou la fléchette ».

Des produits faciles à trouver

Si le dopage est la plupart du temps volontaire, certains sportifs peuvent être contrôlés positifs malgré eux. « Des médicaments en vente libre comme l’Ibuprofène contiennent des substances dopantes. Même quarante-huit heures après, ça peut laisser des traces, parfois infimes. On peut juste vouloir se soigner et être contrôlé positif, explique Nicolas Hay, pharmacien à Vernou-sur-Brenne. Les notices sont souvent mal lues, alors qu’elles préviennent des effets possibles lors d’un contrôle antidopage. » Il pointe du doigt la liste annuelle des produits interdits par l’AMA, jugée trop scientifique. Un manque de clarté qui peut toutefois en arranger certains. « Pour obtenir des médicaments sur ordonnance, beaucoup réussissent à embobiner leur médecin », assure-t-il.

Mais la pharmacie n’est qu’un des nombreux lieux où l’on peut se fournir en produits dopants. Les salles de musculation sont souvent désignées comme des plaques tournantes de ce trafic. Embarrassés, les gérants interrogés gardent le silence. Certains avouent du bout des lèvres proposer à la vente des compléments alimentaires. En réalité, c’est sur Internet que l’on trouve aujourd’hui, de manière plus discrète et plus facile, des produits dopants. Le Web est devenu un véritable marché parallèle, où le faible coût peut attirer le sportif : un millier de tablettes d’anabolisants de Thaïlande à 285 euros, ou encore 120 capsules d’un stimulant, l’éphédrine, à 50 euros.

« Les contrôles restent rares et chers. Un seul coûte plusieurs centaines d’euros », regrette Fabrice Kuhn, médecin du sport à Meaux (Seine-et-Marne) et ancien médecin des équipes de France d’haltérophilie. Si beaucoup mettent en cause le nombre insuffisant de contrôles, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), principal organisme chargé de les effectuer, affiche pourtant une hausse des contrôles de 29 % par rapport à 2006. Quelques 11 040 tests ont ainsi été réalisés en 2013, tous sports confondus. Bruno Genevois, président de l’AFLD précise même que « les deux tiers des contrôles sont réalisés chez les amateurs ». Il ajoute cependant que la subvention de l’État a baissé en 2013 de 8 %, pour tomber à 9 millions d’euros, « ce qui ne permet pas d’être ambitieux » pour les futures politiques de contrôles. Un manque de moyens qui contribue à entretenir le flou statistique autour du sujet : « Nous ne cherchons même pas à établir le nombres de cas positifs de sportifs amateurs », confesse le dirigeant.

Sur les terrains, personne ne croit à l’efficacité de la lutte antidopage. « Cela fait quinze ans que je suis entraîneur de basket et arbitre au niveau régional et national. Je n’ai jamais vu un seul contrôle », constate Arturo Vega. Du côté des fédérations, on observe de sérieuses disparités. « Il y a énormément d’argent investi dans la lutte contre le dopage chez les pros, notamment sur les tournois du Grand Chelem, mais pas au niveau amateur », regrette Alain Bossard, président de la ligue du Centre de tennis.

Une prévention insuffisante

Si les contrôles sont rares, le dopage représente pourtant un vrai danger sanitaire pour les sportifs. Les principaux risques sont « hormonaux, cutanés, psychologiques et comportementaux », précise Fabrice Kuhn. Même avec des produits qui paraissent inoffensifs,  à l’image de l’Humex Rhume. « C’est comme de la caféine, c’est un stimulant. Pris de manière régulière et à forte dose, il peut fatiguer le cœur », confirme Nicolas Hay. Pourtant, concernant ces risques, des campagnes de prévention existent. En Indre-et-Loire, par exemple, le Comité départemental olympique et sportif (CDOS) prête des panneaux d’informations antidopage aux clubs de la région. Mais à écouter Adeline Gontard, secrétaire départementale du CDOS, il y a un hic : « on nous les demande assez peu, à part un club de gymnastique qui est le seul à nous le réclamer tous les ans ». Si quelques dessins apportent un côté ludique aux huit affiches, ces dernières contiennent encore trop de textes pour un jeune public. Des panneaux qui « n’attirent pas l’attention » comme le déplore Adeline Gontard, cela semble dérisoire pour lutter contre ce fléau. Pourtant, « si on n’informe pas les jeunes, on n’aura jamais de sport clean. Tout commence à cet âge-là »,  analyse l’ancien cycliste, Hervé Florio. Âgé aujourd’hui de 63 ans, il a tiré des leçons de son parcours.

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Une affiche qui se veut “choc” réalisée par la Fédération française d’athlétisme. Crédit : FFA

La Fédération française d’athlétisme (FFA), elle, semble avoir pris le problème à bras-le-corps après la série de suspensions d’athlètes professionnels dopés en 2004. « On a voulu tout changer », explique Michel Marle, président du Comité prévention dopage de la FFA : des affiches chocs, des colloques réunissant médecins et sportifs repentis, etc. Cette campagne de prévention semble avoir porté ses fruits. « Nous sommes passés d’une dizaine de cas positifs en 2004 à seulement trois l’an passé, pour le même nombre de contrôles », soit 1 400, amateurs et professionnels confondus. Ce qui en fait le deuxième sport le plus contrôlé après le cyclisme (1 732 contrôles en 2013).

Ancienne ministre des Sports entre 2012 et 2014, Valérie Fourneyron rappelle la création, lors de son passage au gouvernement, de la norme Afnor qui signale l’absence de produits dopants dans les compléments alimentaires. « Au ministère, nous travaillions sur des spots télévisés de prévention antidopage avec le CSA dans le cadre d’une campagne nationale », explique-t-elle. Une campagne qui n’a pas encore vu le jour mais qui serait la bienvenue. De plus, face au flou statistique qui entoure le sujet, il apparaît nécessaire que le ministère se penche véritablement sur la question, à l’aide d’études statistiques. Difficile, en effet, de lutter contre ce danger tant que le monde amateur n’aura pas pris pleinement conscience du fléau qui le ronge.

Marine BERTHEAU, Fabien BURGAUD et Julien GARREL

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