Disparition de Louise Merzeau

Nous avons appris la disparition, dans la nuit su 14 au 15 juillet, de Louise Merzeau,  professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris Nanterre. Spécialiste de l’éditorialisation, de la mémoire et des identités numérique, elle travaillait également sur les problème d’archivage du Web. Dernièrement, elle s’était penchée sur le problème des fake news, notamment pour Ina Global

Elle participait également au collectif SavoirsCom1 pour lequel elle avait publié un article sur le Décodex. C’est au sujet de cette application auquel il consacré son enquête de fin d’année, qu’un de nos étudiants, Clément Piot, l’avait interviewée en mai dernier.

Comment s’informe-t-on sur Internet aujourd’hui ?

Un nombre croissant d’Internautes ne s’informent plus en allant sur les sites des médias mais les court-circuitent en utilisant directement l’information qui passe à travers leurs réseaux de proches sur les médias sociaux. Cela fait évidemment partie de la stratégie de ces médias sociaux qui font tout pour que l’Internaute reste à l’intérieur de son réseau social. Il doit pouvoir y faire tout ce qu’il a besoin de faire : s’informer, se distraire, converser, jouer ou acheter sans jamais sortir de la plateforme. A cette stratégie des acteurs correspond une transformation des usages. Aux États-Unis, les Internautes, particulièrement les plus jeunes, ne s’informent quasiment plus que par ce biais. Et en France la pratique commence à se généraliser même s’il y a encore une complémentarité des médias.

Le Monde, en ciblant les sites vecteurs de fake news, est-il en décalage avec cette façon de s’informer ?

Dès le départ, Le Décodex manque en partie sa cible. Il est prioritairement conçu pour une manière de s’informer très classique, c’est-à-dire en se rendant séparément sur chaque site. Tout le système du Décodex repose sur un système de légitimité et d’autorité qui est exactement celui que les nouvelles pratiques contestent. La première chose que l’on peut reprocher à l’outil c’est d’être efficace pour des gens déjà convaincus et donc moins sensibles aux fake news. C’est pour cela que Le Décodex est un outil de l’ancien monde. Je vois assez mal les jeunes implémenter le plug in sur leur navigateur, alors qu’ils n’utilisent plus de navigateur mais des applications sur Smartphone. Les Décodeurs manquent d’une analyse des nouveaux modes de consommation qui leur permettrait de comprendre la puissance de propagation des fake news et les logistiques de viralité.

Comment ces fakes news deviennent-elles si virales sur les réseaux sociaux ?

C’est une industrie du clic. Les mécaniques mises en place par les réseaux sociaux eux-mêmes favorisent le partage, les algorithmes mettent en avant les contenus qui font réagir. Les fake news reposent aussi beaucoup sur des usines à clics. Ce sont des gens à l’autre bout du monde qui sont payés au centime d’euro pour cliquer un nombre incalculable de fois sur un contenu pour le faire remonter dans les algorithmes. c’est une industrie du buzz. Sur les grosses fake news de la dernière campagne présidentielle américaine, il y a clairement eu ce phénomène. Un outil comme le Décodex ne peut pas lutter contre cela.

Est-ce le rôle des médias de lutter contre cela ?

Il ne faut pas que ça soit une autorité extérieure, Le Monde ou n’importe qui d’autre, qui s’institue elle-même comme autorité. Une instance verticale, institutionnelle ou étatique ne peut pas changer tout cela. Des sites participatifs, comme hoaxbusters, peuvent développer une crédibilité quasiment aussi forte que celle des réseaux affinitaires justement parce qu’ils sont contributifs. Il faut que ce soit des collectifs sur la base de règles transparentes comme dans Wikipédia. Tout peut être discuter, les gens apportent des arguments s’ils pensent que l’information est bonne et expliquent pourquoi en donnant les sources. Ce sont des habitudes à développer. Evidemment, ça ne remplace pas le buzz lui-même. Mais si les gens ont un doute, je pense qu’ils feront plus confiance à ce genre de dispositif qu’à des instances verticales, qu’elles soient médiatiques, scientifiques ou juridiques.

« L’avenir du Décodex dépendra des enjeux des années à venir »

Le Décodex est plébiscité dans les écoles dans le cadre de l’EMI (éducation aux médias et à l’information), est-ce un problème selon vous ?

Ça pourrait être très bien de l’introduire à l’école, mais pas pour apprendre à tous les petits écoliers la labélisation du Monde pour qu’ils la régurgitent telle quelle, ce serait une catastrophe. Il faudrait plutôt expliquer la différence entre un système de construction et de vérification de l’information, par exemple celui du Monde, et un autre système comme celui de Facebook. Il faut montrer que ce sont deux systèmes différents avec des dynamiques différentes, des ressorts algorithmiques différents, etc. Il n’y a pas forcément à prendre parti, ce n’est pas parce qu’on va bourrer le crâne des gamins avec ça qu’ils vont arrêter de lire Facebook, bien au contraire. Il y a une naïveté, une adoration pour Le Monde et ce mythe du journalisme objectif. Il y a beaucoup de naïveté dans l’EMI.

Le Décodex peut-il être une bonne base de travail pour développer de nouveaux outils d’EMI ?

Ce qui est très intéressant dans Le Décodex, nous l’avions souligné avec SavoirsCom1, c’est l’identification des sources, le fait d’expliquer clairement sur quel site on est, quel est ce journal, à qui il appartient et comment il est financé. Cette base d’informations va continuer à être utilisée dans d’autres initiatives. Nous discutons avec SavoirsCom1 de projets autour de cela. Le Décodex est open source et nous avons envie de reprendre cette base de données pour l’augmenter, peut-être la travailler sous une forme Wikipédia afin de documenter l’ensemble des sources des journaux en ligne.

Quel avenir a le Décodex ?

L’avenir du Décodex dépendra des enjeux des années à venir. S’il y a encore un enjeu sociétal ou politique important qui nécessite un regard de presse, alors l’outil pourra continuer à être assez visible et dynamique. Mais ils risquent d’avoir du mal à se maintenir en vie, pas par essoufflement mais par asphyxie. Ils proposent aux internautes de leur envoyer des liens suspects mais ils n’ont pas les moyens humain de tout vérifier. Est-ce qu’ils vont envisager de développer des nouveaux outils plus fins pour s’implémenter dans les réseaux sociaux ? Ce serait une évolution logique et souhaitable car si l’on cherche plus d’efficacité, il faut plutôt aller dans cette direction.

Recueilli par Clément Piot

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